Complément sur la question de l’inimitabilité du Coran

Assalamu-alaikum wa rahmatullahi wa barakatuhu:

J’ai fait des recherches sur le thème du I’jaz (ou inimitabilité) du Coran en accordant plus d’attention à ce qui se trouve dans les livres des orientalistes. Les informations disponibles dans ces livres sont minuscules par rapport à ce qui est disponible dans les livres arabes. La plupart des questions relatives au I’jaz al-Qur’an ont été traitées il y a longtemps. Les érudits et les grammairiens musulmans ont systématiquement analysé la poésie pré-islamique (ou jahiliyyah) et l’ont comparée au Coran pour vérifier si le concept de I’jaz est vrai. Cela a donné lieu à un travail important de la part des grammairiens arabes qui ont traité la question de la linguistique, de l’étymologie des mots dans l’analyse du Coran. Les Juifs disent également que leurs propres chercheurs ont été fortement influencés par les grammairiens arabes et cela sera discuté plus loin dans ce document, Insha’allah.

Cet article est divisé de la manière suivante : La première partie traite des personnes qui ont tenté de relever le défi coranique. Il traite également de leurs propres croyances, qui peuvent être philosophiques ou religieuses pour montrer leurs antécédents. La deuxième partie, qui est courte, traite du point de vue des orientalistes sur la grammaire arabe et son histoire qui a pu évoluer rapidement grâce à l’avènement du texte du Coran. La troisième partie traite des grammairiens arabes qui ont influencé les Juifs dans l’interprétation de la bible hébraïque.

Nous recommandons de lire l’article suivant avant d’entamer cet article.

Un bref récapitulé des personnes qui ont tenté de relever le défi coranique

J’ai essayé de varier les références autant que possible afin d’éviter que l’opinion de l’auteur n’influence l’analyse de notre sujet. La principale source que j’ai utilisée est l’Encyclopédie de l’Islam publiée par E. J. Brill, à l’université de Leyden. Il ne fait pas de doute que c’est une source monumentale lorsqu’il s’agit de trouver des informations sur les biographies.

Ibn al-Muqaffa : Dans l’Encyclopédie de l’Islam, nous voyons la chose suivante :

Un aspect très particulier des intérêts spirituels de cet écrivain [c’est-à-dire Ibn al-Muqaffa] est finalement révélé par les fragments (s’ils sont authentiques, comme nous le croyons) d’une œuvre religieuse, une apologie manichéenne, préservée dans la réfutation faite un siècle plus tard par l’imam zaydite al Qasim ibn Ibrahim, dans un traité publié par M. Guidi. Nous connaissons déjà les accusations portées contre Ibn al-Muqaffa d’avoir tenté de faire une “imitation” du livre sacré de l’Islam : L’ouvrage réfuté par Al-Qasim nous semble plutôt être une attaque contre Muhammad, le Coran et l’Islam au nom d’une autre foi, à savoir la foi manichéenne que plusieurs des amis d’Ibn al-Muqaffa avaient adopté et dont l’écrivain lui-même était soupçonné d’adhérer [1].

La seconde référence donne un bref aperçu de son travail :

L’éminent prosateur arabe d’origine iranienne, cruellement mis à mort en 139/756, aurait tenté d’imiter le Coran sur ordre d’un groupe d’hérétiques, mais il a dû abandonner cette entreprise car elle s’avérait trop difficile. Il s’agit bien sûr d’une légende. Mais Ibn al-Muqaffa a bien composé une polémique dans laquelle il s’est opposé à l’Islam, et surtout au Coran d’un point de vue manichéen. Des fragments de cette polémique nous sont parvenus dans une réflexion écrite par l’imam zaydite, al-Qasim ibn Ibrahim (m. 246/860). Les quatre premiers mots de ce traité polémique – et qui sont évidemment calqués sur les premiers mots du Coran se lisent : « Au nom de la lumière compatissante et miséricordieuse » une variante manichéenne de la basmala islamique qui doit nous être familière. Cette variante devrait évidemment sonner comme un blasphème pour tout musulman [2].

Pour compléter les réflexions sur Ibn al-Muqaffa :

Il est possible que le célèbre converti iranien, le grand styliste Ibn al-Muqaffa, se soit essayé à une telle mu’arada (tentative d’imiter), mais qu’il ait été dans l’impossibilité de réussir sa tâche – un destin partagé par d’autres écrivains auxquels la tradition attribue la même ambition [3].

Sur la tentative d’Ibn al-Muqaffa de rivaliser le Coran, on lit :

Quand Ibn al-Muqaffa’ est arrivé au passage Sourate 11:42-46, il a réalisé qu’il était impossible pour un être humain d’égaler le livre. Alors, il a renoncé à sa mu’arada et a déchiré ce qu’il avait fait [4].

Musaylima : A l’époque du prophète Mohammed (que la prière d’Allah et ses bénédictions soient sur lui), un homme appelé Musaylima a commencé à revendiquer la prophétie. Il a donc commencé à faire des “déclarations prophétique”. On peut lire à ce sujet :

Sur la forme ces paroles sont calquées en grande partie sur celle des premières sourates, et elles sont en partie précédées de serments étranges, tout comme les sourates. On peut toutefois se demander si Musaylima est en fait la source de ces paroles. Peut-être ont-elles toutes été inventées plus tard et attribuées à lui pour le présenter comme un imitateur maladroit de Muhammad. L’une de ses sourates s’inspire de façon particulièrement évidente du mode d’expression du Coran :

« L’éléphant. Qu’est-ce que l’éléphant ? Et qui vous dira ce qu’est l’éléphant ? Il a une queue corpulente et une longue trompe. C’est une [simple] bagatelle des créations de notre Seigneur »[5].

Concernant le style de son discours :

Il a suivi le style des devins qui s’exprimaient en prose rimée, et en prononçant des serments. Le fait de jurer par la chèvre de montagne, le loup noir à la peau lisse et la nuit sombre de la sorte, évoque les animaux symbolisant les dieux païens[6].

Et :

Lorsque Musaylima a rencontré la prophétesse Sajah, ils communiquaient en prose rimée, Musaylima étant crédité de l’utilisation de tournures « islamiques » – telles que :

« Alay-na min salawati ma’shari abrar, yaqumuna ‘l-layla wa-yasumuna ‘l-nahar, li-rabbi-kumu’l-kubbar, rabbi ‘l-ghuyumi wa ‘l-amtar »

(Nous jouissons de la bénédiction de la compagnie de gens de bien. La nuit, ils veillent ; le jour, ils jeûnent pour votre grand Seigneur, Seigneur de la nuée et de la pluie) [7].

Al-Baqillanî, qui a analysé la poésie de Musaylima (à l’instar de celle d’Imrou’l Qays et d’autres) a dit :

Les textes qui auraient été composées par Musaylima sont si ridiculement pauvres en style que personne ne pourrait sérieusement les comparer avec le Coran [8].

Abu-l-Ala al-Maari: Selon ‘Alî Dashti :

Il est largement admis que le poète syrien aveugle Abu-l-Ala al-Maari a écrit son Kitab al-Fousoul wa al-Ghayat, dont une partie a survécu, pour imiter le Coran [9].

Cette déclaration est incomplète.

Si nous regardons l’article de Rudy Peret, nous voyons que :

On rapporte également qu’un sceptique et écrivain du 5ème/11ème siècle, l’aveugle Abu-l-Ala al-Maari qui est mort en 449/1057, a tenté de produire l’imitation du Coran. L’accusation se réfère à son oeuvre abrégée al-Fousoul wa-l-Ghayat, dont seul le premier septième a survécu, un exemple suprême de l’art de la poésie et de la rime qui était basé sur la langue arabe classique, et dont l’auteur était un maître. Il est écrit en prose rimée élaborée, et des sections individuelles de strophes s’ouvrent parfois sur des serments archaïques tels que : “Je jure par celui qui a créé les chevaux et les [chameaux] d’un blanc jaunâtre qui se faufilent à ar-Ruhayl”.

Ces incantations rappellent les premiers textes coraniques (par exemple 75:1-2) qui, à leur tour, remontent aux anciens oracles arabes ; on peut supposer qu’elles sont en effet calquées sur le texte coranique [10].

Et l’auteur poursuit en disant :

Mais cela ne veut pas dire qu’al-Maari voulait que l’ensemble de son œuvre soit une imitation du Coran, et encore moins qu’elle le surpasse. De plus, au moment où al-Maari écrivait, la prose rimée était depuis longtemps acceptée comme un dispositif stylistique caractéristique du langage soutenu, de sorte qu’il est possible qu’elle soit employée sans arrières pensées. Si nous regardons au-delà du flow de mot élaboré de ses textes et essayons de caractériser le thème de l’oeuvre, le sujet ne représente guère plus que des chants de louange à Dieu et des admonestations religieuses et éthiques (avec une tendance pessimiste sous-jacente) [11].

Dans une autre référence :

Dans ses derniers écrits sur ce noble penseur, Kremer s’est efforcé de réfuter l’idée qu’il ait voulu imiter le Coran, et il explique qu’il s’agit d’un malentendu dont les historiens postérieurs sont à l’origine. On peut souligner qu’al-Zamakhshari présuppose également qu’Abu-l-Ala al-Maari avait l’intention d’imiter le Coran. Il est probable qu’il a le titre de l’œuvre d’Abu-l-Ala à l’esprit lorsqu’il dit dans l’introduction de son Kashshaf : wa-mayyaza baynahunna bi fusul wa-ghayat. Dans son commentaire de la sourate 77:30-33, il exprime l’idée qu’Abu-l-Ala a voulu égaler la beauté de ces versets dans un vers qu’il a écrit afin de rivaliser avec la parole de Dieu. Dans ces versets du Coran, les infidèles sont abordés :

“Allez vers ce que vous traitiez alors de mensonge ! Allez vers une ombre [fumée de l’Enfer] à trois branches; qui n’est ni ombreuse ni capable de protéger contre la flamme; car [le feu] jette des étincelles volumineuses comme des châteaux, et qu’on prendrait pour des chameaux jaunes.”.

Abu-l-Ala dans le vers où il aurait imiter ce passage du Coran ne parle pas du feu de l’enfer mais des feux qui brûlent dans les maisons qui accueillent le voyageur fatigué. Au sujet de ce feu, il dit :

“Un (feu) rouge, avec des cheveux (des rayons) qui flottent loin dans l’obscurité, et jette des étincelles aussi grosses que des tentes.”

Ce vers est en fait l’extrait d’un poème et une consolation que le poète a adressé à la famille de ‘Ali Abu Ahmad al-Musawi après sa mort. Fakhr al-din al-Razi reproche à al-Zamakhshari d’avoir laissé entendre qu’Abu-l-Ala avait voulu faire une imitation du Coran ; toutefois il déclare que, comme une comparaison entre les deux a été mentionné, il se sentait obligé de montrer en combien d’aspects l’expression du Coran est supérieure à celle du poète. Après avoir donné douze preuves, il conclut :

“Ces points me sont venus en un clin d’oeil, mais si nous devions implorer Dieu de nous aider à en chercher davantage, il nous en offrirait sans doute autant que nous pourrions le désirer” [12].

Yahya ibn Al-Hakam al-Ghazal : écrivain andalou au 3e siècle :

…l’écrivain andalou Yahya ibn al-Hakam al-Ghazal, surnommé par ses biographes “le sage d’Andalousie, son poète et son oracle”, a osé tenter de produire un pendant à la sourate 112, sourate résumant le crédo islamique. Mais il a été pris par une peur terrible et par des frissons lorsqu’il s’est lancé dans ce travail et est ainsi retourné à Dieu [13].

Sayyid ‘Ali Muhammad (également connu sous le nom de Bâb) : Une œuvre rédigé au milieu du XIXe siècle par Sayyid ‘Ali Muhammad originaire de Chiraz, le fondateur de la secte Babi (qui survit encore aujourd’hui dans la secte Bahai) mérite d’être mentionnée :

Bab entretenait le sentiment qu’il avait été envoyé pour remplacer Muhammad en tant que prophète et pour remplacer l’islam – alors vieux-jeu et dépassé – par une nouvelle religion. Il a résumé sa doctrine dans son ouvrage “Al Bayan”. Le mode d’expression est prosaïque, l’agencement de son ouvrage peu systématique malgré la division en onze unités (Wahid) eux-mêmes découpés en dix-neuf chapitres (bab). L’ouvrage n’a pas été conçu pour surpasser le Coran en puissance rhétorique, mais pour le remplacer en tant que sobre énoncé de la nouvelle foi babique. Il est cependant en accord avec le Coran sur un point : les révélations proviennent de Dieu lui-même. De plus, il y a plusieurs points, tant dans le sujet que dans la formulation, qui ne sont pas seulement inspirés par le Coran mais qui sont influencée par lui, consciemment ou inconsciemment [14].

Ibn al-Rawandi : C’était un mutazilite et un hérétique, né au début du IIIe siècle/9e siècle. Il était un adepte du mutazilisme au début de sa vie puis il a quitté ses amis et les a attaqués sans merci.

Dans l’Encyclopédie de l’Islam, nous lisons :

Les abondants extraits de Kitab al-Zumurrud (principale oeuvre d’Ibn Al-Rawandi) indiquent clairement certaines des pensées les plus hérétiques d’Ibn al-Rawandi : une critique mordante de la prophétie en général et de la prophétie de Muhammad en particulier ; il soutient en outre que les dogmes religieux ne sont pas conformes à la raison et doivent donc être rejetés ; les miracles attribués aux prophètes, personnes que l’on peut raisonnablement comparer à des sorciers et des magiciens, sont de pures inventions, et le plus grand des miracles aux yeux des musulmans orthodoxes, le Coran, ne reçoit pas de meilleur traitement : ce n’est ni un livre révélé ni même un chef-d’œuvre littéraire inimitable. Afin de donner du poids à sa thèse, qui s’attaque à la racine de tous types de religion, Ibn al-Rawandi a défendu que toutes les religions proviennent de Brahman (la réalité ultime dans l’Hindouisme). Sa réputation d’iconoclaste laïque s’est étendue au IVème et au Xème siècle au-delà des frontières de la littérature musulmane [15].

L’attitude de Ibn Al-Rawandi a brièvement été qualifiée de la manière suivante :

Il ressemblait un peu aux journalistes indépendants de nos jours et pouvait écrire pour ou contre la même cause sans aucun scrupule [16].

Bashâr Ibn Burd, Al-Sahib Ibn Abbad et Abu al-ʿAtahiyya : Je les met tous ensemble parce qu’ils semblent tous avoir affirmé que leur composition est meilleure ou légèrement moins bonne que le Coran.

J’ai cherché au sujet de leur travail dans l’Encyclopédie de l’Islam, mais il n’y a aucune mention de leur composition par rapport au Coran.

Bashâr Ibn Burd estime que certains de ses versets sont supérieurs à la sourate 59. Vers la fin du 10e siècle, Al-Sahib Ibn Abbad acceptait publiquement le compliment que lui faisait un juif d’Ispahan, selon lequel le style du Coran n’était que légèrement supérieur au sien [17].

Ou dans une autre référence :

Bashâr Ibn Burd est cité comme comparant à son propre détriment le Coran avec des vers qui lui sont contemporains et comme s’étant vanté d’avoir personnellement dépassé la sourate 59 ; une déclaration similaire est attribuée à Abu al-ʿAtahiyya en référence à la sourate 77 [18].

Bashâr a d’ailleurs complimenté sa propre production lorsqu’il a entendu une fille chanter son poème à Baghdad disant qu’elle était meilleur que la sourate l’Exode [19].

Mais ce qui est surprenant, c’est que dans son I’jaz al-Qur’an, Al-Baqillani compare le travail de Bashâr Ibn Burd et d’autres personnes avec le Coran et il n’y a aucune mention du fait que le travail de Bashâr Ibn Burd ait prétendu dépasser le Coran ! L’ouvrage La littérature arabe à la fin de la période Omeyyade, qui est un livre assez complet sur la littérature arabe pré-islamique et post-islamique, mentionne également que Bashâr Ibn Burd est un grand poète de l’ère post-islamique qui a introduit de nouvelles idées dans la poésie. Là encore, Rudy Paret ne mentionne pas qu’il aurait prétendu dépasser le style du Coran.

Dans l’article Interprétation rhétorique du Coran : I’jaz et sujets connexes, Issa J. Boullata traite des écrivains modernes qui ont analysé le Coran d’un point de vue littéraire. L’une de ces œuvres de A’isha ‘Abd al-Rahman, qui se fait appelée par le pseudonyme de Bint Sha’ati, a fait l’objet d’une grande attention. Il est dit que son travail apporta de nouvelles perspectives sur le concept de I’jaz du Coran. Issa J. Boullata dit :

A’isha ‘Abd al-Rahman étudie de manière inductive d’autres aspects du Coran et propose de nouvelles idées et de nouvelles interprétations, en mettant à jour certaines perspectives jamais observées auparavant, telles que celles concernant l’utilisation de la voix passive dans les scènes coraniques du jour de la résurrection, qui, selon elle, mettent en évidence la passivité de l’univers et la spontanéité de toute la création à obéir aux événements accablants de ce jour. Ces observations, et d’autres encore, vont au delà de la syntaxe et de la rhétorique arabe traditionnelle alors qu’elle tente de saisir la réalité qui se cache derrière l’expression coranique. Sa conclusion est que le Coran, qui n’est ni en prose ni en vers, est un genre littéraire à part entière, d’une éloquence et d’une perfection stylistique inégalables [20].

‘Ali Ibn Sahl Rabban al-Tabari, chrétien nestorien, converti à l’Islam à l’âge de 70 ans, affirme qu’il n’a jamais trouvé dans aucune langue une perfection stylistique égale à celle du Coran :

Quand j’étais chrétien, je disais, à l’instar de l’un de mes oncles qui était un homme savant et éloquent, que l’éloquence ne fait pas parti des signes de la prophétie parce qu’elle est commune à tous les gens ; mais quand j’ai délaissé le suivi (aveugle) et les (vieilles) coutumes et que j’ai renoncé à m’accrocher de manière têtue à mes habitudes et que j’ai réfléchi aux significations du Coran, j’ai compris que ce que les adeptes du Coran prétendaient était vrai. Le fait est que je n’ai trouvé aucun livre, qu’il soit écrit par un Arabe ou un Persan, un Indien ou un Grec, depuis le début de l’histoire jusqu’à aujourd’hui, qui contient à la fois des louanges à Dieu, des croyances au sujet des prophètes et des apôtres, des exhortations à des actions bonnes et durables, l’ordre de faire le bien et l’interdiction de faire le mal, qui fait naitre le désir d’entrer au paradis et d’éviter le feu de l’enfer de la manière dont le fait ce Coran. Ainsi, lorsqu’une personne nous apporte un livre possédant de telles qualités, qui inspire une telle vénération et une telle douceur dans les cœurs et qui a obtenu un tel succès durable et qu’elle est (en même temps) une personne analphabète qui n’a jamais appris l’art de l’écriture ou de la rhétorique, ce livre est sans aucun doute l’un des signes de sa Prophétie [21].

Que disent les orientalistes au sujet des grammairiens arabes ?

Sur cette question, deux citations suffiront, in shâ Allah :

Les grammairiens arabes étaient d’excellents linguistes tant dans le domaine de la phonétique que dans celui de la grammaire et de la syntaxe. The Foundation of Grammar (1988) de Jonathan Owens ainsi qu’un nouvel ouvrage qu’il vient de terminer sur la grammaire arabe médiévale ont démontré de façon convaincante que, à bien des égards, les grammairiens arabes étaient en avance sur leur temps [22].

Guillaume écrit dans sa préface du livre L’héritage de l’Islam :

Depuis le début du XIXème siècle, on a constamment recours à l’arabe pour expliquer les mots et les formes rares de l’hébreu ; car l’arabe, bien que cadette de plus de 1000 ans en tant que langue littéraire, est plus ancienne d’un point de vue philosophique d’innombrables siècles. Des aspects complexes de la langue hébraïque sont souvent expliqués comme étant des éléments isolés et archaiques ayant survécus tandis qu’en arabe elles sont utilisés couramment. Des mots et des idiomes dont le sens précis avait été perdu dans la tradition juive, reçoivent une explication facile et convaincante en utilisant l’arabe comme source. En effet, aucun étudiant sérieux de l’Ancien Testament ne peut se permettre de se dispenser d’une connaissance pointue de la langue arabe. Il suffit d’ouvrir une page de n’importe quel commentaire critique de l’Ancien Testament pour illustrer la dette de l’exégèse biblique envers l’arabe [23].

Ce phénomène d’utilisation des mots et de la grammaire arabes par les Juifs remonte même à l’époque de Saadia Gaon.

Le Coran : Comment a-t-il influencé les Juifs et qu’en disent-ils ?

Les Juifs ont été fortement influencés par le travail des grammairiens arabes qui ont analysés le Coran. Leur influence a surtout porté sur l’interprétation linguistique et contextuelle de la Bible hébraïque. La plupart des citations que nous allons présenter parlent d’elles-mêmes. Selon les érudits juifs :

Pour la première fois dans l’histoire, les érudits juifs des pays arabes ont acquis les outils nécessaires à une étude contextuelle correcte des écritures. L’Islam avait répandu les principes du rationalisme, en se faisant l’intermédiaire en partie des enseignements philosophiques de la Grèce classique[24].

En outre, les grammairiens arabes ont mis au point une méthode systématique d’analyse du style et de la structure de l’arabe classique, la langue du Coran. Cela leur a permis non seulement d’interpréter le Coran mais aussi de composer de nouvelles œuvres en suivant les normes strictes du style classique[25].

Les Juifs des pays arabes avaient maintenant la possibilité de se servir de la comparaison entre les langues sémites [26].

Les Juifs qui ont étudié la langue et la littérature arabe, ainsi que d’autres disciplines universitaires, ont appris la science de la linguistique [mise au point par les arabes] et ont voulu l’exploiter dans leur exégèse de la Bible et leur analyse de la grammaire hébraïque. Seuls ceux qui connaissaient la grammaire arabe ont développé la compréhension correcte du verbe hébreu, dont la racine est construite sur trois consonnes. Les schèmes des verbes hébreux dans lesquelles apparaissent les lettres alef, vav et yod par exemple, ne présentent pas ces consonnes faibles sous toutes les formes. Ces consonnes faibles apparaissent cependant dans les différentes formes du verbe arabe. Les érudits juifs ayant une connaissance approfondie de la langue se sont rendus compte que les consonnes faibles faisaient partie du verbe hébreu même lorsqu’elles ne sont pas évidentes. Les exégètes juifs, comme ceux de France, qui ne lisaient pas l’arabe, n’avaient pas compris la base tri-consonantique des schèmes du verbe hébreu et, par conséquent, ont confondu certains schèmes et les ont mal interprétées. C’est la vie. Les savants juifs espagnols se caractérisaient par leur intérêt supérieur et leur formation à l’analyse linguistique, un avantage dû au fait d’avoir grandi dans un milieu arabe [27].

Sa (rabbin Saadiah) traduction arabe de la Bible continue cependant à être utilisée comme la version officielle des Juifs des pays arabes. C’est aussi une mine de précieux renseignements sur la signification de certains mots et d’expressions difficiles de la Bible, dont les érudits modernes ont à peine su tirer avantage [28].

L’analyse en deux volumes du vocabulaire biblique d’Ibn Al-Jannah, reste la contribution la plus brillante et la plus précieuse de tous les temps pour l’étude du langage biblique. Les deux volumes Le Livre des Racines et Le Livre de la Broderie (métaphore pour désigner la grammaire) n’existent qu’en langue arabe classique et traduite en hébreu médiéval [29].

Selon les mots du célèbre linguiste hébraïque Saadia Gaon :

Saadia s’exprime sans réserve sur sa dette envers les auteurs arabes, qui lui ont servi de modèles dans la composition de son œuvre. “On rapporte, dit-il, qu’un des dignes parmi les Ismaélites, se rendant compte à son grand regret que le peuple n’utilise pas correctement la langue arabe, a écrit un petit traité pour eux. D’où ils pourraient apprendre les bons usages. De même, j’ai remarqué que beaucoup d’Israélites ne respectent pas les règles basiques de l’usage correct de notre langue (l’hébreu), et encore moins les règles les plus difficiles, de sorte que lorsqu’ils parlent en prose, la plupart de leur production est rempli de fautes, et lorsqu’ils écrivent des poèmes, seules quelques-unes des anciennes règles sont respectées, et la majorité d’entre elles sont négligées. Cela m’a incité à composer une œuvre en deux parties contenant la plupart des mots (hébreux)”. [30]

L’auteur poursuit en disant :

Les règles de la grammaire hébraïque rassemblées dans les fragments de cet ouvrage que nous possédons – seul l’introduction et légèrement au delà a été conservée – révèlent l’influence de l’école des grammairiens arabes (sur l’hébreu) [31].

Et à un autre endroit du même livre, nous lisons :

Contre toute attente, la langue du Coran était devenue la langue vernaculaire de la plupart des Juifs et des Samaritains peu après l’Hijrah. Dans ce cas, il est évident que Saadia pouvait utiliser la littérature des Arabes ainsi que les œuvres des auteurs judéo-arabes [32].

Et Allah est plus savant.

Source originale : Islamic Awareness
Traducteur : Hud Ash-Schiliki

Références

[1] L’Encyclopédie de l’Islam, 1971, Volume 3, E J Brill, Leiden, p. 885.

[2] A. F. L. Beeston, T. M. Johnstone, R. B. Serjeant and G. R. Smith (Ed.), La littérature arabe à la fin de la période oumeyyade, 1983, Cambridge University Press, p. ??.

[3] L’Encyclopédie de l’Islam, Op. Cit., p. 1019.

[4] Gustave E. Von Grunebaum, A Tenth-Century Document Of Arabic Literary Theory and Criticism, 1950, The University of Chicago Press, Chicago, p. xiv.

[5] A. F. L. Beeston, T. M. Johnstone, R. B. Serjeant and G. R. Smith (Ed.), La littérature arabe à la fin de la période oumeyyade, Op. Cit., p. 212.

[6] Ibid., pp. 127-128.

[7] Ibid., p. 128.

[8] ‘Abdul Aleem, I’jaz ul Qur’an, 1933, Islamic Culture, Volume VII, Hyderabad Deccan, p. 221.

[9] ‘Alî Dashti (Traduit du perse par F. R. C. Bagley), Vingt trois ans : Une étude de la carrière prophétique de Mohammed, 1985, George Allen & Unwin Ltd., London, p. 48.

[10] A. F. L. Beeston, T. M. Johnstone, R. B. Serjeant and G. R. Smith (Ed.), La littérature arabe à la fin de la période oumeyyade, Op. Cit., p. 213.

[11] Ibid.

[12] Ignaz Goldziher, Ed. S. M. Stern, Muslim Studies (Muhammedanische Studien) II, 1971, George Allen & Unwin Ltd., London, pp. 364-365.

[13] Ibid., p. 364.

[14] A. F. L. Beeston, T. M. Johnstone, R. B. Serjeant and G. R. Smith (Ed.), La littérature arabe à la fin de la période oumeyyade, Op. Cit., p. 213.

[15] L’Encyclopédie de l’Islam, Op. Cit., p. 905.

[16] ‘Abdul Aleem, I’jaz ul Qur’an, Islamic Culture, Op. Cit., p. 232.

[17] Gustave E. Von Grunebaum, A Tenth-Century Document Of Arabic Literary Theory and Criticism, Op. Cit., p. xiv.

[18] The Encyclopedia Of Islam, Op. Cit., p. 1019.

[19] Ignaz Goldziher, Muslim Studies (Muhammedanische Studien) II, Op. Cit., p. 363.

[20] Andrew Rippin (Ed.), Approaches of The History of Interpretation of The Qur’an, 1988, Clarendon Press, Oxford, p. 154.

[21] ‘Abdul Aleem, I’jaz ul Qur’an, Islamic Culture, Op. Cit., pp. 222-223.

[22] Review of Grammaire Fonctionnelle de l’arabe du Coran (Bahmani Nedger) by Alan S Kaye, 1990, The Canadian Journal of Linguistics, Volume 35(4), The Canadian Linguistic Association, p. 381.

[23] Alfred Guillaume, The Legacy Of Islam, 1931, Oxford, p. ix.

[24] Barry W Holtz (Ed.), Back to the Sources: Reading The Classic Jewish Texts: The First Complete Modern Guide To The Great Books of Jewish Tradition: What They Are And How To Read Them, 1992, Simon and Schuster, p. 221.

[25] Ibid., p. 222.

[26] Ibid.

[27] Ibid.

[28] Ibid., pp. 222-223.

[29] Ibid., p. 223.

[30] Henry Malter, Saadia Gaon: His Life And Works, 1921, The Jewish Publication Society of America, Philadelphia, pp. 39-40.

[31] Ibid., p. 40.

[32] Ibid., p. 37.

1 Comment

  1. As salamu alaikoum. Article très intéressant et Jazaka’Allahu khayran pour le partage. Pourriez vous min fadlikoum mettre une version PDF si cela est possible ?

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