Convergence des luttes?

Beaucoup de gens m’ont demandé ce que je pense du récent article du professeur Jonathan Brown sur l’Islam et l’homosexualité. J’admire le professeur Brown et je recommande toujours aux gens de lire son excellent livre, Misquoting Muhammad. Son récent article fait ressortir plusieurs points forts. Mais vers la fin, il déclare :

“En tant qu’Américain musulman, je soutiens le droit des couples homosexuels d’avoir des mariages civils selon la loi américaine.”

Il explique cette position de deux façons.

Premièrement, il soutient qu’aucun groupe particulier de la société ne devrait être en mesure de dicter à tous ceux qui peuvent et ne peuvent pas se marier. Si des groupes spécifiques pouvaient contrôler le mariage de cette façon, alors qui peut dire que la majorité américaine ne décidera peut-être pas un jour d’interdire le mariage musulman ? Si les musulmans ne sont pas à l’aise avec cette possibilité, alors, pour éviter toute incohérence, ils devraient défendre le mariage LGBT.

Deuxièmement, il soutient qu’il existe dans la jurisprudence islamique un précédent pour autoriser, c’est-à-dire tolérer, les mariages non conventionnels d’autres communautés religieuses. Comme preuve, il cite comment, dans le passé, les juges musulmans ont toléré que les Zoroastriens pratiquaient des “mariages incestueux” sur des terres musulmanes, alors que ces juges ont reconnu que l’inceste est méprisable. Il ne fournit pas de référence pour cette affirmation (correction : il le fait, j’ai en quelque sorte manqué la note de bas de page), mais Faisal Kutty a invoqué ce même argument dans un article HuffPo, il y a deux ans, en citant un avis de Ibn alQayyim. Je n’ai pas cherché ça pour vérifier, mais admettons

Les deux arguments, à mon avis, sont problématiques.

En ce qui concerne le premier argument, le mariage musulman n’est actuellement pas légalement reconnu aux États-Unis, en ce sens que le nikah n’est pas considéré comme un mariage au regard du droit américain. Les couples musulmans doivent encore enregistrer un mariage civil pour être légalement mariés. En ce qui concerne les exigences du mariage civil, il n’y a rien qui soit exigé civilement qui viole un mariage islamique ou qui serait difficile à respecter pour les couples musulmans, de sorte qu’il n’est pas clair de la manière dont la loi américaine pourrait être modifiée pour empêcher les musulmans de faire enregistrer un mariage civil. Les registraires de comté interrogeraient-ils les gens pour savoir s’ils sont musulmans et, dans l’affirmative, refuseraient-ils de les marier sur cette base ? Il y a donc déjà un manque d’analogies entre le mariage musulman et le mariage homosexuel.

Un autre problème est la nature Faustienne de ce raisonnement. En tant que communauté, avec quelles autres valeurs islamiques serions-nous prêts à négocier pour nous protéger contre d’éventuelles réactions hostiles de la part de la majorité ? Où est la ligne rouge ? Je ne vois pas ici de programme fondé sur des principes de la part des universitaires musulmans qui appuient le mariage homosexuel. Cela se rattache à certaines questions plus vastes concernant la compréhension qu’ont les musulmans de la laïcité libérale et de son fonctionnement, mais je ne vais pas m’étendre sur ce sujet ici.

Le principal problème du deuxième argument est que, dans les sociétés prémodernes, avant l’émergence de l’État-nation moderne, les pratiques d’un segment de la population ne se transmettaient pas nécessairement à un autre segment distinct ou n’avaient pas nécessairement d’impact sur lui. Les communautés religieuses étaient séparées, avaient leurs propres identités, vivaient selon leurs propres lois (tant qu’elles étaient des “gens du livre” et même cela était parfois défini au sens large pour inclure les Zoroastriens). Ainsi, l’existence de mariages incestueux n’aurait pas eu beaucoup d’impact sur la majorité musulmane dominante.

Mais nous vivons dans des circonstances très différentes. Tout d’abord, nous sommes tous subsumés dans cette identité américaine (française pour nous) plus large et la loi du pays joue un grand rôle dans l’identité culturelle plus large. Le fait d’être américain commence lentement à inclure dans sa définition le fait d’être pro-LGBT et ne pas être pro-LGBT signifie ne pas être Américain (il suffit de voir comment les Républicains ont réagi à l’attentat d’Orlando et à quelle vitesse ils étaient prêts à qualifier les musulmans de non-Américain, même si la plupart ont toujours été du côté anti- LGBT). Ainsi, l’approbation du mariage gai mènera éventuellement à une conception de l’identité américaine qui marginalisera les personnes qui croient que les relations gaies sont immorales, c.-à-d. un nombre de plus en plus petit de musulmans, de juifs orthodoxes et de chrétiens.

Deuxièmement, en tant qu’Américains, la plupart des gens ne voient aucune différence entre la légalité et la moralité. Même si (certains) musulmans d’aujourd’hui peuvent appuyer le mariage homosexuel tout en croyant qu’il est moralement odieux, il n’y a aucune chance que la prochaine génération soit capable de maintenir cette distinction logique. Et c’est quelque chose de facilement observable dans notre société actuelle. Les lois et les hypothèses normatives de la majorité affectent inévitablement les opinions de la minorité. Sinon, pourquoi les musulmans de première et de deuxième génération perdent-ils leurs valeurs musulmanes ? Pourquoi contribuerions-nous à cette vague culturelle en faisant tout ce qui est en notre pouvoir pour appuyer le mariage homosexuel, plutôt que de nous y opposer, si on nous en donne l’occasion ?

Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup d’autres choses à dire à ce sujet, mais je m’en tiendrai là pour l’instant.

Si je pouvais résumer mon point de vue, je dirais ceci. Nous devons cesser de penser uniquement à la question de savoir si nos positions politiques auront des répercussions négatives ou si elles entraîneront une réduction des droits civils des musulmans ou une perte d’autres avantages dont jouissent actuellement les musulmans. Il y a ici des enjeux beaucoup, beaucoup plus importants, dont le plus important est notre capacité à perpétuer la religion à travers les générations futures bi idhnillah, et l’éthique sexuelle en est un élément essentiel. L’islam durera-t-il en Amérique ? Ce ne sera certainement pas le cas si nous et nos “institutions” sommes prêts à brader nos valeurs fondamentales dès qu’il y a la moindre pression culturelle.

Daniel Haqiqatjou

Auteur de l’article : Rayan

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