DÉ[CON]STRUCTIONS

Aujourd’hui on entend sans cesse, comme une revendication, voire une injonction, que certaines constructions sociales sont à déconstruire. On pense évidemment ici à la question de la construction sociale du genre qui s’est invité dans le monde politique ces dernières années.

L’idée est simple et le postulat, sociologique. Les pratiques et comportements sociaux, tout comme le système de représentations qui les encadre, l’imaginaire collectif, sont le fruit d’une construction historique et sociale contingente, enracinée dans un contexte culturel particulier. L’Etat, le corps, la vieillesse, la fatigue, la race, la virilité, le genre… sont autant d’exemples dont la réalité est relative et doit être étudiée en prenant en compte le rôle des acteurs ainsi que celui des discours et représentations sociales qui les poussent à agir. On considère donc que la réalité sociale telle qu’on la connaît aurait pu ne pas être ou être différente. L’approche constructiviste aborde ainsi les phénomènes sociaux en partant de la généalogie de leur construction, elle part du principe que les choses n’existent que dans la mesure où elles ont été forgées pour incarner et voir le réel, et non comme une réalité a priori.

Jusque-là pourquoi pas. Nous sommes effectivement tous pétris par des discours, des pratiques perçues comme légitimes et des représentations culturellement situées qui influent sur la vision qu’on se fait du monde. Nous agissons, en partie, en fonction d’idées acquises, véhiculées par notre éducation et notre contexte, et nous les avons intégrées à tel point qu’elles nous semblent parfois naturelles et indiscutables. Pour autant, accepter la validité de cette approche n’enlève rien au fait qu’on peut par ailleurs admettre qu’une part de la réalité sociale lui échappe et repose sur des vérités ontologiques, concrètes, qui dépassent la capacité humaine. Une nuance par ailleurs, largement admise par la majorité des chercheurs constructivistes.

Ce qui est intéressant de souligner c’est qu’aujourd’hui, ces questions ont été mises sur la table des luttes politiques et idéologiques dès lors qu’elles ont été vécues et appréhendées comme une source d’injustice et le socle de modes de dominations. C’est le cas de la question du genre qui est sans doute celle qui s’est le plus répandue.

Après une quarantaine d’année de gestation dans les milieux universitaires occidentaux – au sein particulièrement, du courant post-moderne des Cultural Studies aux Etats Unis – l’idée qu’homme et femme sont des catégories socialement construites, et que leur dimension biologique ne saurait justifier leur différenciation sociale, est apparue dans le champs politique pour être mise au service des luttes féministes et LGBTQ+ . Le champ académique américain était lui-même empreint d’un militantisme assumé, en faveur d’un féminisme radical et de la reconnaissance d’identités de genre multiples. Cette approche a ensuite infiltré les sphères étatiques pour devenir l’une des composantes du projet officiel de promotion de l’égalité homme-femme et des communautés qui se définissent en marge de la binarité des genres. Par ailleurs, elle jouit d’une énorme visibilité médiatique et les acteurs qui la relaient sont nombreux, une visibilité bienveillante qui témoigne du fait qu’elle est en train de passer dans le domaine des idées légitimes et dominantes.

Les identités féminines et masculines seraient donc le résultat de siècles de préjugés véhiculés sur les hommes et les femmes, tellement ancrés qu’ils auraient été admis comme des évidences et qu’ils auraient profondément influé sur les comportements et le psychique de chacun. La féminité et la virilité n’auraient donc rien de naturel, elles seraient le pur produit d’une construction sociale transmise par l’éducation et l’environnement. Les différences biologiques quant à elles n’auraient aucune influence sur les comportements et le fait qu’il n’existerait que deux genres serait une limitation arbitraire et source d’oppression. Par ailleurs, cette catégorisation binaire et rigide des genres serait également intrinsèquement hiérarchique, la base sur laquelle se justifieraient tout un ensemble de processus de domination. Autrement dit, c’est parce qu’on a jugé qu’hommes et femmes étaient différents qu’on a pu mettre en place une domination de l’un sur l’autre. La différenciation est ainsi perçue comme la source même du problème des inégalités entre hommes et femmes.

Que nous dit cette réappropriation politique de la notion de construction sociale ?

– La question du genre, un vecteur de promotion de l’idéologie dominante –

Si la critiques de certaines constructions sociales est permise, et parfois nécessaire, il convient de se demander jusqu’où elle peut aller, et surtout, quel but elle poursuit en termes de finalités sociales et d’orientations idéologiques. D’emblée, on peut dire que si notre système de représentations est effectivement induit par des facteurs sociaux, il a également une dimension idéologique forte, consciente ou non, et témoigne de la légitimité d’une grille de lecture particulière à un moment de l’histoire, il n’est jamais neutre. Les tenants actuels de la lutte contre les constructions sociales des genres sont d’ailleurs eux-mêmes les artisans de l’établissement d’un ordre idéologique particulier : progressiste, égalitariste, libéral et universaliste. La force de leur approche réside dans sa capacité à contorsionner le réel pour lui donner l’allure de l’évidence. C’est aussi là que s’opèrent sa sournoiserie et son cynisme : en prétendant remettre en question la naturalité de processus supposément oppressifs et en revendiquant l’abolition des rapports de domination qui en découlent, ils mobilisent des outils idéologiques eux-mêmes socialement construits, potentiellement oppressifs et dominateurs, et tentent de présenter l’indifférenciation sexuelle et la variété des identités de genre comme naturelles et normales.

Soulignons que la critique de la construction sociale du genre est devenue un enjeu politique dans le cadre du combat féministe. Elle s’est développée avec la volonté de promouvoir un modèle où les rôles sociaux ne seraient plus distribués en fonction du sexe. Ce féminisme s’inscrit dans le cadre du projet égalitariste et progressiste, invisibilisant toutes les autres manières de traiter les dysfonctionnements qu’il existe dans les relations entre hommes et femmes. Il participe à accroître les problèmes liés à la compréhension de l’autre sexe et consume progressivement les rapports de solidarité sociale qui existaient entre eux. Dans sa version radicale, il tend à impulser un dépassement de la dichotomie homme/femme et à faire advenir des modes de définitions de soi qui ne s’encombrent plus des réalités sexuelles, biologiques et génétiques.

La frontière semble fine entre l’étude de la toile d’araignée sociologique qui permet d’expliquer certaines tendances dans les comportements humains et le désir de les nier, absolument. Il y a bel et bien un glissement politique et idéologique qui s’est opéré quand ces questions se sont démocratisées et ont été mises à l’agenda politique. Une conséquence induite devenue une injonction despotique, impensée et dogmatique : le projet de déconstruction sociale au service de l’idéologie égalitariste.

– La norme égalitariste comme seul horizon politique légitime –

En effet, on se refuse à penser que les différences sexuées puissent tenir un rôle utile et salutaire dans l’économie des rapports humains et l’approche en termes de rapports de pouvoir à abolir domine les analyses sur la question. Il est par conséquent difficile de frayer un chemin à une approche alternative de la critique des constructions sociales, une approche qui ne partirait pas du principe que l’horizon de l’égalité est le seul horizon valable. Pourtant, de nombreuses questions sociales et habitudes ancrées pourraient être passées au crible de la grille de lecture islamique et l’époque moderne a vu se développer un ensemble de représentations qu’on serait en droit de remettre en cause pour promouvoir des modes de fonctionnement plus en accord avec l’islam. L’exemple de la norme matrimoniale est parlant. En vivant dans les sociétés occidentales, qu’on le veuille ou non, nous avons intégré l’idée que la monogamie est la seule base familiale légitime. C’est la raison pour laquelle la question de la polygamie suscite la gêne, elle contraint le sujet à tenter de réconcilier la contradiction qu’il existe entre le système de valeurs qui l’a forgé et qu’il a intégré comme une norme et celui qu’il a choisi à travers son adhésion à l’islam. Pourtant, comme toute construction sociale, la monogamie n’a rien de naturel ou de légitime a priori, elle peut donc faire l’objet de ce fameux travail de déconstruction afin de redéfinir les modèles matrimoniaux légitimes et de corriger les représentations mentales que l’on s’en fait.

Ce projet actuel de déconstruction des identités de genre tente de se légitimer en passant par une mise en équivalence fallacieuse des notions d’égalité et de justice. En effet, pour justifier un tel projet, on avance que l’inégalité entre les sexes est par définition injuste, de cette manière on fait taire toutes voix contradictoires qui seraient immédiatement taxées de partisanes de l’injustice sociale. Et qui est contre la justice ? On a là une des nombreuses stratégies de prise d’otage sémantique propre à l’époque moderne. En attribuant arbitrairement un sens aux mots, en créant la confusion entre des notions différentes, on parvient à faire passer des prises de partie idéologiques pour des vérités universelles.

Non seulement on continue à véhiculer l’égalitarisme comme idéal de justice, absolu et légitime (un présupposé qu’il est littéralement interdit de questionner, tant il fonctionne comme un axiome humaniste et, précisons-le, il est inscrit dans la loi), mais on atteint un degré supérieur dans ce projet de dé[con]struction sociale et visant l’abolition de la dichotomie homme/femme. C’est la conséquence morbide de la logique suivante : si toutes les catégories différenciées sont hiérarchisées et répondent à des logiques de domination, alors la meilleure (seule?) manière de faire disparaître ces dominations c’est de faire disparaître les catégories qui y sont à l’origine.

Ajoutons que le fait même d’avancer qu’il n’y a que deux genres est désormais perçu comme une oppression, une raison de plus pour promouvoir la fin des identités de genre et un libéralisme absolu ou chacun, individuellement, serait en droit de proposer la définition qu’il se fait de lui-même, en mélangeant les genres mais également – comble de l’absurde – les animaux ou tout autre chose qui lui passerait par la tête !

On est bien face à la branche extrémiste du féminisme contemporain, une branche qui nous prouve que le féminisme ne recherche pas à défendre les femmes mais bien à faire advenir une toute nouvelle forme d’organisation sociale. Car lorsqu’on déconstruit on ne se retrouve pas face au néant, déconstruire c’est inévitablement construire autre chose, redéfinir les bases sur lesquelles vont se dessiner les nouvelles frontières du genre (humain).

Aujourd’hui, dire qu’on ne veut pas de cette égalité et avancer qu’elle ne permet pas d’atteindre le bien-être collectif c’est se placer en marge du paradigme majoritaire. Dire que cette volonté de nous imposer ces principes est une forme d’impérialisme idéologique insupportable, une atteinte à nos propres représentations que nous tenons à [re]construire, à préserver et alimenter, c’est être un renégat du système, une anomalie au minimum, au pire, une personne aliénée qui reprend le discours patriarcal à son compte et veut reproduire les schémas de domination. Car l’impulsion de cet universalisme tyrannique ne permet pas de rendre intelligible les ordres idéologiques concurrents. Il les ignore tout simplement, quand il ne les prend pas en grippe, non content de les voir se mettre sur le chemin de son triomphalisme.

– Le genre ou la glorification ultime de l’ego –

Cette frénésie autour des tentatives de déconstruire les identités sexuelles est sans doute le laboratoire par excellence de la rupture qui existe entre la vision progressiste athée et la perspective religieuse traditionnelle. Car derrière leurs revendications, se cachent le dessein humaniste, la volonté de prendre les rênes en tant qu’être humain de toutes les dimensions de notre être et notre devenir, l’illusion de croire que du savoir et des ressentis individuels des hommes peut découler les règles de leurs propres définitions. C’est pourquoi on voit à présent que nombre de transformations dans les discours et les politiques publiques visent à imposer l’idéologie dite « inclusive » (notons que le mot lui-même suppose que quiconque ne serait pas d’accord avec cette mouvance serait pour l’exclusion, un mot connoté péjorativement, et prend insidieusement en otage ses détracteurs).

On souhaite donc laisser les enfants dès le plus jeune âge choisir eux même leur sexe à coup de thérapies et de traitement hormonaux, on pousse les gens à se questionner sur la différence qu’il pourrait exister entre leur sexe et leur identité de genre, on fait des réformes concernant les états-civils pour nettoyer le vocabulaire administratif de ses reliquats patriarcaux : on ne parlera plus de père et mère mais de parent1 et parent2, on ne catégorisera plus les gens en « madame » et « monsieur », on laissera ouverte la porte du changement d’état-civil pour ceux qui souhaiteraient changer de sexe ou qui ne se reconnaîtraient pas dans l’identité de genre qui leur a été donnée à leur naissance. Les figures queer mises sur le devant de la scène comme Conchita Wurst ou Bilal Hassani plus récemment, mais également les photos du couple présidentiel à l’Élysée prises avec des danseurs à l’allure androgyne et provocatrice, participent de cette normalisation, voire de cette valorisation, de l’homosexualité assumée et des identités sexuelles multiples et poreuses.

Ainsi l’homme est désormais un électron libre, la source même des modalités de son existence, en somme il est l’origine et le point de mire, l’expéditeur et le destinataire de la lettre de sa propre vie… Une logique véritablement mortifère, les confins les plus obscurs du libéralisme à outrance, comme le point culminant de cette course vers l’individualisme universel. Ces revendications témoignent d’une étape à la fois violente et inédite dans les assauts de la modernité contre les croyances de source divine.

Si on questionne les soubassements de ces démarches, on s’aperçoit qu’ils n’échappent pas aux impensés et aux stratégies idéologiques, prompts à façonner, de gré ou de force, les nouvelles frontières du genre humain. Pour s’attaquer à la question des constructions sociales de genre il faut essayer d’être conscient des enjeux qui se cachent derrière les normes sociales, prendre le temps d’analyser finement ce qui est de l’ordre de la construction sociale logique, acceptable et salutaire et ce qui est de l’ordre d’une construction sociale déviante à remettre en cause. Mais encore faudrait-il pour cela assumer une position normative à caractère moral, où les réalités contemporaines seraient passées au crible d’une grille de lecture d’origine transcendante et où l’humain aurait l’humilité de s’en remettre à des injonctions divines.

L’islam quant à lui n’est pas égalitaire, ce présupposé est donc caduc de son point de vue, on ne peut ni vouloir, ni accepter qu’un quelconque projet de critique des représentations sociales puisse viser cet objectif. L’islam est normatif, l’idée que tout peut être remis en question de manière absolue et anarchique n’a pas lieu d’être. Les émotions et sentiments individuels n’y sont ni une norme, ni une chose à prendre en compte afin de régir le collectif, c’est même tout ce qu’il y a à éviter si l’on veut encadrer raisonnablement le corps social. L’islam n’est pas libéral, il admet que les comportements humains doivent être cadrés et régis par une législation divine, considérée comme seule source de droit légitime. Et enfin, l’islam n’est pas progressiste, il repose sur une approche traditionaliste des rôles sociaux et sur la revendication de leur permanence intemporelle. Ainsi, le dialogue est sourd. Les outils de communication sont biaisés. Le débat autour de la construction sociale des identités de genre est un véritable guet-apens idéologique et sémantique, un exemple parmi d’autres qui témoigne de la nécessité de s’émanciper de la boîte à outils des concepts occidentaux, d’interroger ses non-dits et ses desseins inavoués. Car il ne s’agit plus de se questionner sur les implications sociologiques, le sens et la place qu’elles peuvent avoir dans la vie des êtres humains, il s’agit de désavouer totalement toute la logique qui est tapissée derrière l’appropriation politique de la notion de construction sociale.

 

Ana Hiya

Auteur de l’article : Rayan

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