Jordan Peterson et l’islam

Traduction de cet article : http://www.bliis.org/essay/jordan-peterson-islam/

“Questionneur : Vous avez mis la tradition judéo-chrétienne d’un côté et l’Islam de l’autre. Plus précisément, “le problème complexe de l’Islam” en tant que “système totalitaire”…. au niveau de la signification psychologique de ces histoires au niveau de la mythologie et de l’archétype, en quoi l’Islam est-il si différent de la tradition judéo-chrétienne ? Parce que : Adam – Ādam, Eve – Ḥawwā, Satan – Shayṭān, et ainsi de suite. Tout est similaire, de la chute au déluge. Beaucoup de ce que vous discutez dans cette série de conférences fait nécessairement partie de l’Islam… Ce soir, vous avez dit que les présupposés moraux d’une culture sont corroborés dans ses histoires. Je vois beaucoup d’histoires similaires. Donc, au-delà de l’actualité mondiale, je pose la question au plus profond : en quoi ces histoires et les présupposés moraux sont-ils différents ?

Dr Jordan B. Peterson : Ok, eh bien, c’est une question difficile. Bon, d’accord, la première chose que je dirais, c’est que fondamentalement, je ne sais pas… il y a deux ou trois choses que je ne peux pas comprendre facilement avec l’islam. L’un est ce que je vois comme l’échec de séparer l’église de l’Etat, et c’est un problème…. Problème numéro deux pour moi – et encore une fois, cela peut être une conséquence de mon ignorance, que j’essaie de rectifier : Muhammad était un seigneur de guerre, et je ne sais pas quoi faire à ce sujet… L’expansion qu’il a initiée a connu un succès incroyable. En l’espace de six cents ans, c’était le plus grand empire que le monde ait jamais vu, et il a démoli le christianisme byzantin… Les bouddhistes ont été éliminés de l’Afghanistan, et nous avons vu cela se refléter dans la destruction de ces grands monuments bouddhistes par les talibans. Et donc, ce que j’espère, c’est qu’il y a un pont – il vaudrait mieux qu’il y ait un pont[1].”


Comme beaucoup de musulmans qui ont grandi en Occident, la guerre désastreuse contre l’Irak et la guerre contre le terrorisme – qui n’ont fait qu’engendrer plus de terreur et d’instabilité – nous ont fait tomber dans les bras de la gauche politique. Leur attitude pro-multiculturelle et amicale envers les immigrants les a aidés à obtenir notre soutien. Les musulmans se sont rassemblés en masse autour des partis de gauche, sachant qu’ils devaient faire des compromis politiques sur quelques questions éthiques ; mais les musulmans ont justifié leur soutien pour ce qu’ils considéraient comme le moindre mal. Selon Pew, 70 % des Américains musulmans étaient en faveur du Parti démocrate en 2011 et, en 2016, 78 % des électeurs musulmans ont soutenu Hillary Clinton[2].

Ces dernières années, cependant, l’intolérance ironique de certains cercles “libéraux” a commencé à se matérialiser. Un groupe d’activistes, allié à une intelligentsia foucaldienne[3] qui se montre régulièrement impertinente, est apparu comme une aile populiste de ces partis. La faction qui s’enorgueillit de l’inclusion est progressivement devenue une force de censure. Comme l’a dit la féministe nigériane Chimamanda Adichie dans The Atlantic, ” il y a une langue que vous êtes censée utiliser. Il y a une orthodoxie à laquelle vous êtes censé vous conformer, et si vous ne le faites pas, vous devenez une mauvaise personne, méchante, et peu importe ce que vous avez fait dans le passé ou ce que vous défendez “[4].


La lentille par laquelle les gauchistes voient le monde est simple et méthodique : (1) Diviser le monde entre dominant (“oppresseur”) et marginalisé (“opprimé”). Supposer que les groupes dominants sont tout puissant et que les groupes marginalisés n’ont aucun pouvoir. (2) Placer tous les hommes hétérosexuels cisgenre, les blancs, les cultures patriarcales et les croyances abrahamiques dans la catégorie dominante. (3) Placer toutes les femmes, les homosexuels et les personnes de couleur dans la catégorie marginalisée. (4) Supposer que les groupes dominants sont mauvais et que les groupes marginalisés sont des victimes innocentes. (5) Supposer que toute épreuve dans le monde est mauvaise, et que l’origine de toute souffrance est l'”oppresseur” et ses systèmes de domination.

Avec ces étapes en tête, on peut analyser n’importe quelle question politique, sociale, religieuse, culturelle ou économique, identifier les coupables et les victimes, et trouver une solution – souvent en démolissant complètement les hiérarchies existantes. Cette approche constructiviste est addictive et semble intelligente même pour un auditeur averti, mais elle engendre un néo-tribalisme : le monde est une arène de relations de pouvoir entre des identités de groupe concurrentes. La masculinité est devenue intrinsèquement toxique, le sexe est devenu indéfiniment fluide, les blancs ont été diabolisés et les minorités ont été symbolisées. Les civilisations patriarcales, malgré toutes les réalisations et le progrès humain
qu’elles ont apporté, sont vues comme un stratagème massif pour subjuguer et contrôler collectivement les femmes. Les allégations non fondées de harcèlement sexuel devaient être crues, de sorte que le récit de la victime puisse être amplifié. La solution proposée, même pour les griefs politiques les plus légers, est la révolution (culturelle, sexuelle, etc.), sans trop tenir compte de ses conséquences.

Bien que ce modèle ait fonctionné avec certains musulmans, en tant qu’immigrants et personnes de couleur ayant des scrupules légitimes envers des puissances occidentales, une partie de sa rhétorique vise l’islam lui-même. Les droits et obligations se rapportant à un sexe particulier sont considérés comme sexistes, y compris le ḥijāb[6] Le mariage, en tant qu’institution exaltée dans l’islam, symbolise l’enfermement[7]. L’avortement devait être respecté en toutes circonstances. Les drogues de rue et la prostitution devaient être légalisés. “Le ” musulman ” est devenu une identité culturelle immigrée plutôt qu’un paradigme éthique et une vision du monde distincte.

Dans le but de conclure des alliances politiques, de nombreux dirigeants musulmans ont néanmoins accepté ces deux poids, deux mesures. Ils n’ont pas réalisé que la gauche politique, malgré leur prétention à la tolérance, n’est prête à accepter qu’un islam qui s’aligne sur ses vues.

Le Dr Jordan Peterson, psychologue clinicien et professeur à l’Université de Toronto, est devenu célèbre en 2016 en tant que critique de la politique gauchiste. Il refuse de se conformer au projet de loi C-16, qui oblige les Canadiens à utiliser des pronoms de genre non binaires (comme “ze”, “hir” au lieu de he, she, her, his en anglais) par la loi[8], ce qui attire la condamnation populaire des milieux militants qui considèrent le geste de Peterson comme de la bigoterie;[9] mais qui suscite aussi l’intérêt d’un grand nombre de partisans. Après avoir dénoncé le projet de loi controversé, le travail de Peterson était en danger,[10] et il a donc reçu des centaines de milliers de dollars en dons de ses partisans[11] Il était résilient, et il a largement maintenu sa posture dans les débats, les entrevues et les événements publics, malgré les tactiques agressives de ses détracteurs.

Il s’est avéré que Peterson avait plus d’un tour dans son sac. Il a capitalisé sur sa nouvelle célébrité en se faisant passer pour un parrain du développement personnelle. Il a enrichi ses discussions sur la liberté individuelle et le néomarxisme par des discussions sur la responsabilité, l’entraide, la dépression et la religion. Il a donné un ensemble unique de conférences qui ont examiné les histoires bibliques d’un point de vue psychologique, citant fréquemment les travaux de Jung et les défis de Nietzsche. Il a parlé des luttes des jeunes hommes en leur demandant de mettre de l’ordre dans leur vie. Il a même gagné en popularité dans les cercles de partage de mèmes en ligne avec une phrase d’accroche : “Sort yourself out, bucko !” (en gros “commence par toi-même, fils!”).

Alors que Jordan Peterson n’a rien fait pour gagner intentionnellement un public musulman, de nombreux musulmans ont commencé à se mettre à l’écoute. Il a même été brièvement invité à prendre la parole à la Reviving the Islamic Spirit Conference à Toronto, la plus grande convention musulmane du monde occidental, avant que son invitation ne soit annulée. L’attrait de Peterson est multiple : il offre une perspective unique et socialement pertinente sur les histoires prophétiques, il souligne l’importance de la responsabilité personnelle (un thème qui se répète dans le Coran), il défend intelligemment les valeurs familiales conventionnelles (la promotion de l’engagement des pères, les vertus de la maternité, la valeur d’avoir des enfants et les dangers du divorce), il critique la culture du sex sans lendemain, il aborde le double standard de certains militants et féministes LGBTQ, et il donne une vision rédemptrice de la souffrance humaine qui ressemble à celle des croyances abrahamiques.

Malheureusement, peu de temps après, Jordan Peterson s’est associé à plusieurs experts anti-musulmans connus, tels que Ben Shapiro, Sam Harris, Ayaan Hirsi Ali, Ezra Levant et Dave Rubin. Interrogé sur l’Islam, Peterson a humblement précisé qu’il n’avait pas fait beaucoup de recherches sur le sujet et qu’il serait ouvert au dialogue avec les “musulmans modérés”[12] Cependant, deux ans après cette déclaration, il n’a toujours pas dialogué avec une autorité musulmane. Au contraire, Peterson a fait des déclarations irréfléchies sur la religion : “Muhammad était un seigneur de guerre qui répandait sa religion par l’épée”[13] L’ironie, bien sûr, c’est que Peterson voit sa propre tradition chrétienne de manière flexible et symbolique, mais il n’a pas voulu regarder l’Islam avec le même niveau de nuance. Sa vision préliminaire de la religion rappelle celle des orientalistes occidentaux du XIXe siècle, qui a été largement abandonnée par les universitaires étudiant l’islam d’aujourd’hui.

Il est vrai que le prophète Mohammed s’est engagé dans la politique, mais les escarmouches auxquelles il a participé dans la dernière partie de son ministère étaient relativement petites et surtout défensives. La thèse de la “propagation par l’épée” a été régulièrement discréditée : elle ignore les pactes du prophète Mohammed avec d’autres groupes religieux[15], le soutien de certains juifs et chrétiens pour les conquêtes de la Perse byzantine et sassanide[16][17], la propagation de l’Islam par le commerce et l’existence d’importantes communautés minoritaires et monuments dans le monde musulman. La conversion du Proche-Orient à l’Islam s’est produite très graduellement : il a fallu des siècles pour que l’Irak, l’Iran, l’Égypte et le Levant deviennent majoritairement musulmane[18] D’autre part, la chrétienté a un bilan relativement mauvais avec les minorités, avec l’expulsion et la conversion forcée des musulmans et des juifs en Espagne, au Portugal, en Sicile et en Europe de l’Est[19] Peterson cite la destruction par les talibans des monuments bouddhistes en Afghanistan tout en oubliant que ces monuments sont restés intacts sous la domination islamique pendant plus d’un millénaire. On peut dire la même chose des pyramides, de l’église du Saint-Sépulcre et d’innombrables autres sites.

Mais il y a des problèmes plus graves que les généralisations de Peterson sur l’Islam. Les musulmans doivent comprendre que la gauche politique et la droite sont issues de la même culture libérale laïque. Les attitudes qui prévalent à gauche sont souvent prédominantes à droite aussi, parce que les deux sont enracinées dans la même éthique de l’individualisme et du naturalisme. La priorité principale de ce système est d’étendre la liberté et l’individualisme, les partis politiques ne divergent que sur le comment, alors que l’éthique coranique est axée sur le devoir.

Comme l’écrivait Daniel Haqiqatjou, ” la notion de liberté développée par les penseurs libéraux laïcs occidentaux du 17e au 21e siècle ne se retrouve pas dans l’ontologie normative des musulmans précoloniaux “[20] De plus, ils n’offrent aucune réponse définitive sur la métaphysique, la moralité et le but de la vie, qui devrait jouer un rôle clé dans la politique. En fin de compte, les deux extrémités du spectre font confiance à l’État et au marché ; ils ne diffèrent que sur la façon dont les deux doivent être calibrés.

Malgré toutes les critiques utiles de Peterson sur le postmodernisme, les libéraux classiques ne peuvent pas défaire la mondialisation, le tribalisme et le nihilisme rampant qui sont apparus au cours des soixante dernières années ; ils ne peuvent pas non plus fournir le mythe qui sous-tend le tissu social d’une nation. Il est toujours important que les musulmans aient un dialogue avec Peterson et ses partisans, et il y a beaucoup de leaders qui conviennent pour ce travail, y compris Hamza Yusuf, Timothy Winter et Seyyed Hossein Nasr. Cependant, le dialogue est une voie à double sens, et M. Peterson n’a pas encore montré beaucoup de volonté de s’engager avec les musulmans d’une manière sérieuse et intelligente. En même temps, il est important pour les musulmans de soutenir les initiatives qui promeuvent une vision islamique du monde, plutôt que de se rallier constamment derrière le moindre mal. Le vide de la postmodernité peut potentiellement avaler la communauté musulmane dans son ensemble, et les réponses calculées sont donc de mise.

[1] “Jordan Peterson – on Islam.” YouTube. November 02, 2017. Accessed July 30, 2018. https://www.youtube.com/watch?v=5yjdl3a-eRw.

[2] Greenwood, Shannon. “4. Political and Social Views.” Pew Research Center’s Religion & Public Life Project. July 26, 2017. Accessed July 30, 2018. http://www.pewforum.org/2017/07/26/political-and-social-views/

[3] Preparata, Guido Giacomo. The Ideology of Tyranny: The Use of Neo-gnostic Myth in American Politics. Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2011, pp. 3

[4] LaFrance, Adrienne. “The Intolerant Left.” The Atlantic. January 10, 2018. Accessed July 30, 2018. https://www.theatlantic.com/entertainment/archive/2017/11/the-intolerant-left/545783/.

[5] Preparata, Guido Giacomo. The Ideology of Tyranny: The Use of Neo-gnostic Myth in American Politics, pp. 2-3

[6] Murray, Terri. “Why feminists should oppose the burqa” New Humanist. June 26th, 2013. Accessed July 30, 2018. https://newhumanist.org.uk/articles/4199/why-feminists-should-oppose-the-burqa

[7] Murphy, Meghan. “Marriage Will Never Be A Feminist Choice” XOJane. July 17th, 2013. Accessed July 30, 2018.

[8] JordanPetersonVideos. “2016/09/27: Part 1: Fear and the Law.” YouTube. September 27, 2016. Accessed July 30, 2018. https://www.youtube.com/watch?v=fvPgjg201w0.

[9] “Toronto Radicals Fight Free Speech.” YouTube. October 13, 2016. Accessed July 31, 2018. https://www.youtube.com/watch?v=-4R0bWC41g4.

[10] Yun, Tom. “U of T Letter Asks Jordan Peterson to Respect Pronouns, Stop Making Statements.” The Varsity. October 25, 2016. Accessed July 31, 2018. https://thevarsity.ca/2016/10/24/u-of-t-letter-asks-jordan-peterson-to-respect-pronouns-stop-making-statements/.

[11] Lamoureux, Mack. “Controversial U of T Professor Doubles Income with Patreon Account.” Vice. December 19, 2016. Accessed July 31, 2018. https://www.vice.com/en_ca/article/d7pe7z/controversial-u-of-t-professor-doubles-income-with-patreon-account.

[12] “Discourse with Moderate Muslims | Jordan B Peterson.” YouTube. August 16, 2017. Accessed July 31, 2018. https://www.youtube.com/watch?v=D7_vx9pk-EA&t=5s.

[13] “Why ISLAM Is Not a Religion of Peace. Explained by Jordan Peterson.” YouTube. December 20, 2017. Accessed July 31, 2018. https://youtu.be/wCIMOncHfTA.

[14] Khan, Maulana Wahiduddin. Muhammad: A Prophet for All Humanity. New Delhi: Goodword, 2001. pp. 132

[15] Gil, Moshe. Jews in Islamic Countries in the Middle Ages. Place of Publication Not Identified: Brill, 2011, pp. 21

[16] Crone, Patricia, and M. A. Cook. Hagarism: The Making of the Islamic World, Patricia Crone, Michael Cook. Cambridge: Cambridge University Press, 1976, pp. 3-6

[17] Pearse, Roger. “John Bar Penkaye, Summary of World History (Rish Melle) (2010). Preface to the Online Edition.” Gregory Nazianzen, “Julian the Emperor” (1888). Oration 4: First Invective Against Julian. Accessed July 31, 2018. http://www.tertullian.org/fathers/john_bar_penkaye_history_00_eintro.htm.

[18] “Dr. Jonathan Brown – The Message of Peace: Spread by the Sword? – UMaine IAW 2016.” YouTube. April 11, 2016. Accessed July 31, 2018. https://youtu.be/zCjeQ15CelE.

[19] Ibid.

[20] Haqiqatjou, Daniel. Facebook. December 10, 2017. Accessed July 31, 2018. https://www.facebook.com/haqiqatjou/posts/2071446816407363.

Auteur de l’article : Rayan

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