La guerre des communistes contre l’Islam

L’internement suivi de la “rééducation” de plus d’un million de Ouïgours dans la région chinoise du Xinjiang (Turkestan oriental) n’est pas la première offensive méthodique du communisme contre l’Islam, mais participe d’un projet plus large contre ce que l’idéologie communiste considère comme des vestiges de la “culture bourgeoise”, et ce qui, dans la Chine elle-même, a poussé Mao Zedong à lancer sa “révolution culturelle” (1966-1976), la cible étant, en plus de ses rivaux politiques, ce qui a fait la civilisation chinoise traditionnelle (taoïste et confucéenne), et alors s’en suivra une destruction de son héritage qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire de la nation, même sous le coup des impérialistes étrangers, sans parler des effets qu’elle a eu sur l’économie du pays ou les centaines de milliers de morts civils (l’historien chinois Mobo Gao, dans son ouvrage récent sur la révolution culturelle, tente d’atténuer toutes ces données tout en soulignant ses bienfaits pour le paysan qu’il est, et dit par exemple que les destructions et crimes sont plus la résultante des Gardes rouges, jeunes et fanatisés, qu’aux décisions du Comité exécutif).

Millward et Tursun, dans leur contribution à un livre sur le Xinjiang édité par Frederick Starr (le grand spécialiste américain de l’Eurasie), après avoir rappelé que les tentatives “d’assimilation culturelle” des Ouïgours a commencé dés la fin du 19éme siècle sous la dynastie Qinq, précisent qu’on ne peut comprendre la situation contemporaine de cette minorité ethnoreligieuse sans les effets de la révolution culturelle : le Xinjiang a non seulement été la dernière région à opposer de la résistance armée aux politiques de l’État central (en une année on a compté plus d’un milliers de “clashs” entre locaux et forces de l’ordre), et la plus touchée économiquement (de surplus de production de grains elle était alors en déficit), mais elle a aussi été le laboratoire du “chauvinisme han” (les Hans sont le groupe ethnique dominant en Chine), caractérisé par l’épouse de Mao Zedong, Jiang Qing, qui ne supportait pas les “chants et danses” de ces “envahisseurs étrangers” d’une région qu’elle “méprisait” ; dans ce cadre, on aura “régulièrement” des Gardes rouges brûlant des Qur’an, jetant des têtes de porcs dans les mosquées ou s’attaquant au costume traditionnel. Cela continuera jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping à la fin des années 70 (il est plus connu pour avoir libéralisé l’économie chinoise et fait de son pays la manufacture du monde et donc le géant actuel). Ce que subissent aujourd’hui les Ouïgours n’est qu’une intensification de ce long processus, dû au contexte géopolitique (la “guerre contre le terrorisme” et la “nouvelle route de la Soie” permettent des politiques sécuritaires qui jadis auraient “choqué” le grand public, plus encore celui épris d’humanisme qu’est le public occidental).

Il ne faudrait pas non plus limiter la lecture au communisme chinois seul : Adeeb Khalid dans “Islam after communism” dit que la révolution bolchevique a eu sur l’Islam d’Asie centrale le même effet que les conquêtes mongoles, en ce que l’Islam n’a pas disparu mais a été radicalement muté, surtout en deux points :

1) La tradition intellectuelle s’est vue brusquement avortée, au point que l’imam Bukhari (radi-Allahu ‘anhu) est né à Boukhara, mais dans l’imaginaire populaire d’un musulman, du Maroc jusqu’en Indonésie, qu’est-ce que l’Ouzbékistan (comme le reste du Khorassan qui a historiquement été fécond de littéralement milliers de ‘ulema) tient comme rôle en tant que “centre culturel de l’Islam”, de nos jours ? Cette césure a été opérée par les Soviétiques à partir des années 20/30 en détruisant le système éducatif islamique de la région, en tuant ou en exilant les ‘ulema (beaucoup partiront en Afghanistan), et enfin en “dé-islamisant” le discours public (pour être crédible, il fallait parler en termes de “progrès” et non plus de Qur’an ou de Sunnah. Cela permet la disparition de la religion comme réalité normative en une seule génération).

2) Malgré le fait que cela a été amorcé par le mouvement Jadid (réformisme de l’Empire russe), dont des membres russophiles par exemple militeront pour que l’alphabet arabe soit remplacé par l’alphabet cyrillique (remarquons le rôle des libéraux-réformistes dans ces aventures), les Soviétiques ont favorisé une “nationalisation” de l’Islam ; l’Islam ne justifiait plus la culture mais devenait une parcelle de celle-ci. Cela a fait que même si la pratique religieuse en réalité n’a jamais été impactée par la propagande d’État, l’Islam n’était plus un projet civilisationnel mais un ensemble de rituels privatisé et individualisé ; les musulmans de l’Asie centrale soviétique ne se sentaient plus appartenir à une ‘ummah, mais à une forme locale d’Islam presque folklorique. La “renaissance islamique” des années 90, loin de retrouver l’Islam normatif de jadis, semble participer de cette redécouverte “nationaliste”.

L’exemple chinois au Xinjiang et l’expérience soviétique en Asie centrale tendent donc à démontrer l’incompatibilité intrinsèque entre Islam et communisme (en admettant qu’il faille réellement le prouver), et un “islamo-bolchévique” comme Sultan-Galiev – le professeur tatar qui en fait est le premier doctrinaire de pareille alliance – avait déjà compris que la révolution bolchevique était une forme renouvelée de l’impérialisme russe, sauf que celui-ci était moins honnête que sous les Tsars, puisqu’il se cachait derrière des grands slogans de “libération”, “d’égalité”, … Lénine ayant lu Hobson sur l’impérialisme et donc cerné les enjeux d’une politique des nationalités pour forger des alliances à l’intérieur et à l’extérieur de l’ancien empire tsariste, et que Staline mettra opérativement en jeu (Sultan-Galiev, lui, finira exécuté, et je pense même qu’il est le tout premier membre du Parti bolchevique arrêté pour “trahison”, dés les années 20, précédant les purges staliniennes d’une décennie et plus, même si sa mort ne viendra qu’en 1940).

Bien sûr la haine du communisme pour l’Islam s’exprimera le plus dramatiquement pendant la guerre d’Afghanistan (1979-1989) qui entraînera la mort d’un million de musulmans, sans même compter les atrophiés et exilés (ce qui en soi devrait suffire à enrager un musulman digne de ce nom), sur une population qui à l’époque comptait un peu plus de dix millions d’âmes (chiffres de Bruce Riedel, un ancien analyste du terrorisme chez la CIA qu’on ne peut donc accuser d’hyperbole ou de subjectivité).

Pourtant nous réussissons à nous étonner que nos ennemis agissent en ennemis.

Arslan Akhtar

Auteur de l’article : Rayan

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