La vie en Angleterre, interview d’un émigré.

Interview toute fraîche d’un frère de France ayant émigré en Angleterre. Qu’Allah le récompense en bien pour le temps qu’il nous a accordé.

Qui es-tu? Où habitiez-vous en France et dans quel contexte êtes-vous partis?

Je suis un musulman français, j’ai 30 ans. Pour mes dernières années en France j’étais étudiant et j’ai eu mon Master en septembre 2017. Je suis parti en Angleterre en février 2018 avec ma femme et ma fille de 1 an. Je savais depuis quelques années que je ne comptais pas rester en France longtemps. J’ai d’abord cherché un stage de fin d’études à l’étranger, sans succès; j’ai donc fait mon stage en France, dans le centre R&D d’une grande entreprise. Avoir été 2e de ma promo avec la meilleure note de stage n’a pas suffi à trouver un emploi après mes études : pendant mon stage je saluais mes collègues femmes sans leur serrer la main, et bien que j’avais de très bonnes relations professionnelles avec les 2 seules femmes de mon service, ça n’est pas passé auprès de la hiérarchie masculine. Après ça, à chaque fois que je postulais quelque part, mon dernier employeur était naturellement contacté, et malgré de nombreux très bons retours après mes 1ers entretiens, les recruteurs disparaissaient soudainement. Je cherchais activement à l’étranger aussi, mais dur de montrer sa motivation en restant en France. Je cherchais un boulot en France avec la seule idée d’avoir une situation financière stable avant de partir, ça n’a pas été possible. Cette situation professionnelle bloquée en France a été l’élément déclencheur de notre départ.

Depuis combien de temps résidez-vous dans ce pays ? Est-ce la première fois que vous vivez à l’étranger et enfin pour quelles raisons (hijra, expatriation professionnelle)?

Cela fait donc 1 an et demi que nous sommes en Angleterre. C’est la 1re fois que nous vivons à l’étranger. On est venu ici avec l’idée de s’installer pour une durée indéfinie, mais on n’exclue rien. Je n’utiliserais personnellement pas le mot Hijra, ou alors une ‘hijra’ de moindre mal. Il y a une incompatibilité mutuelle entre ce qu’est le musulman et ce qu’est la France. Le système français n’est pas cassé, il a été bâti pour être comme ça, ce qu’on voit aujourd’hui n’est que l’expression logique de l’idéologie française. Il n’y a donc rien à réparer, le bateau coule dès qu’il a levé l’ancre.

Le déménagement et l’installation ont-ils été faciles? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

On a vécu une installation un peu aventureuse, étant sans emploi on a dû emprunter de l’argent pour pouvoir partir, sans avoir la certitude de trouver un boulot rapidement. Les premiers mois ont été difficiles financièrement, car je n’avais pas de boulot fixe. C’est pourquoi je conseille à ceux qui seraient tentés de venir d’avoir soit des fonds de départ soit un emploi qui les attend. Petit à petit notre situation s’est stabilisée al hamdouliLlah, surtout depuis que j’ai un emploi en lien avec mes études. L’autre difficulté est forcément la langue, et je dis ça alors que j’avais plutôt un bon niveau au départ, mais certains accents et les conversations téléphoniques n’étaient pas simples au début. Ces difficultés s’estompent avec le temps. Un des plus gros sacrifices qu’on doit faire est sans doute de perdre sa maîtrise des mots, car même en parlant couramment on n’atteint jamais le niveau de sa langue maternelle.

Qu’est-ce que vous trouvez ici que vous ne trouviez pas en France ?

La liberté religieuse et le relativisme anglo-saxon qui contraste avec les idéologies françaises de laïcité, d’universalisme et d’assimilation. La sensation que même si un jour vous vous retrouvez devant une situation discriminante, vous aurez l’État de votre côté. Je dis ça en pensant à une manifestation d’identitaires Anglais (trouvable sur YouTube), en face d’eux des musulmans les défiaient du regard et répondaient aux slogans racistes par des “Allahou Akbar”, les forces de l’ordre étaient du côté des musulmans et chargeait les identitaires… impensable en France. Il faudrait des dizaines de pages pour lister l’ensemble de ces contrastes. En France chaque musulman est dans une impasse qui rétrécit à vue d’œil, encore plus pour les femmes !

J’ai aussi trouvé ici une communauté musulmane forte et dynamique, religieusement et économiquement, beaucoup plus qu’en France. J’habite à Leicester, ville de 300.000 habitants environ, qui compte une soixantaine de mosquées, une dizaine d’écoles musulmanes (primaire/collège/lycée) et d’institut religieux.

Qu’est-ce qui vous énerve le plus dans les mentalités, les habitudes du pays?

La “diplomatie” anglaise peut parfois frôler l’hypocrisie.

Qu’est-ce qui vous appréciez le plus dans les mentalités, les habitudes du pays?

On te laisse tranquille. La personne en face de toi peut très bien trouver aberrante ta pratique, il la respectera, c’est là un point central que je voudrais partager: on ne va pas chercher des gens ou un système qui nous aime, mais simplement qui respecte et laisse la personne libre dans sa pratique. “Fondamentaliste” en France, il se peut que vous soyez toujours perçus comme un fondamentaliste outre Manche, mais un fondamentaliste à qui on donne la paix. Le communautarisme anglo-saxon fait aussi que vous aurez des secteurs entiers d’une ville avec 80-90% de musulmans. Vivre entre musulmans, et sans animosité avec les autres communautés est aussi un point fort de la vie en Angleterre.

Comment se passe la scolarisation des enfants ? Vos enfants sont-ils bilingues ? Se sont-ils habitués facilement à leur nouveau cadre de vie? Qu’est-ce qui a été le plus difficile, le plus facile pour eux?

J’ai une fille qui avait 2 ans quand on est arrivé, donc le changement est moindre que pour un enfant plus grand. Elle est allée à la crèche et absorbe très vite l’anglais. Je vois chez d’autres familles francophones que les enfants plus grands voire ados s’habituent difficilement au début, ce qui est normal. Mais au bout d’un certain temps une nouvelle routine se met en place, de nouvelles connaissances, etc. Les élèves non anglophones sont apparemment accompagnés pendant leurs premiers mois, le temps qu’ils parlent correctement l’anglais. Il n’y a pas de classe spéciale ni de redoublement automatique d’un an comme ça se fait en France.

L’intégration est-elle facile ? Comment les Français sont-ils perçus?

J’habite personnellement à Leicester où il y a un tel brassage qu’il n’y a pas de “majorité”, les Anglo-saxons chrétiens/athées sont minoritaires où je vis, mais on les accepte, ils sont très bien intégrés !
Je n’ai pas de remarque spéciale à faire sur la perception des Français, à part au niveau de l’installation: à l’approche du Brexit, beaucoup de familles dont moi-même avons pu voir des “blocages” abusifs dans les besoins administratifs (comme la demande du numéro de sécurité sociale, qui centralise tout ici), mais une fois cette étape passée il n’y a pas de problème. Il y a de plus en plus de musulmans français au Royaume-Uni, à Leicester on compte au moins 500 personnes, ça facilite aussi l’installation d’avoir les conseils de ceux qui sont déjà là depuis plusieurs années.

Justement, comment est-ce que tu anticipes le Brexit et qu’est-ce que ça devrait changer pour vous là-bas ?

Je ne suis pas vraiment l’évolution du Brexit, les Français déjà établis ici doivent simplement faire une demande de « settled status », qui leur donnera une sorte de visa de 5 ans, ou permanent pour ceux qui sont là depuis plus de 5 ans. Le Brexit ne va pas bloquer les frontières du jour au lendemain, ça rajoute juste le besoin d’un visa et peut être qu’il sera plus difficile d’avoir un emploi qu’avant.

Comment sont les soins de santé ?

À ma 1re année comme j’enchainais les petits boulots nous avons automatiquement bénéficié de l’équivalent de la CMU, avec tous les soins gratuits. Celle-ci se renouvelle automatiquement si vos revenus sont en dessous d’un certain seuil. Dans tous les cas, une personne doit être rattachée à un médecin traitant, et les consultations “normales” chez le médecin (pour une grippe par exemple) ou aux urgences sont gratuites pour tout le monde. Les femmes enceintes ont aussi droit à un traitement gratuit. Ma femme a accouché ici de notre 2e enfant, elle est née avec des problèmes de santé et a dû être hospitalisée et suivie par plusieurs spécialistes, tout s’est très bien passé al hamdouliLlah en termes de soin, et tout a été gratuit. D’autres personnes m’ont fait des retours très négatifs sur leur expérience ici, qui rejoignent ce que beaucoup d’Anglais semblent dire. Pour synthétiser l’avis général, j’ai cru comprendre que si tu as des problèmes de santé et que tu ne sais pas tu as quoi, on va prendre ton cas à la légère et tu auras l’impression qu’on ne cherche pas vraiment à te soigner, mais si ton diagnostic est établi et que tu as une maladie identifiée, alors il n’y a aucun problème.

À quelle fréquence « rentrez »-vous en France? Qu’est-ce qui ne vous donne pas du tout envie de revenir habiter en France ?
J’essaie de rentrer 2 à 3 fois par an pour rendre visite à la famille. Tout ce que j’ai cité plus haut, le fossé entre l’Angleterre et la France, rend un retour impossible. Pour bien comprendre, imaginez un musulman pakistanais quitter l’Angleterre et dire “ce pays n’est plus pour moi, pour préserver ma religion je pars m’installer en France”; cette situation est juste impossible ! Et pourtant énormément de musulmans ne voient pas de problème à vivre en France..

Si un jour je quitte l’Angleterre ce serait pour un autre pays que la France, pourquoi pas le Maroc, la Malaisie. Je précise que je suis né et j’ai grandi en France, ça sera toujours « chez moi », et je dirais même que j’ai un attachement à ma région qui me prend aux tripes, sans même parler de la famille. Mais des choix doivent être faits.

Avez-vous des conseils pour les familles françaises qui souhaiteraient s’installer dans votre pays ?

Comme je l’ai dit plus haut, ne pas venir dans une situation de vulnérabilité financière autant que possible. Venez avec des compétences professionnelles, des idées d’entrepreneuriat ou de l’argent de côté. Sans cela, un homme marié pourrait à la limite venir seul, mais il devra prendre ce qu’il y a comme boulot pour pouvoir ensuite faire venir sa famille (les emplois type préparateur de colis ne manquent pas), mais ça se réfléchit avant pour venir en connaissance de cause. L’anglais est aussi important, sans forcément le maîtriser il faut un minimum pour pouvoir s’en sortir.

Que répondez-vous à ceux qui disent :
– Il faut rester en France pour lutter contre l’islamophobie
– L’Angleterre est pire que la France, car les musulmans se sentent bien auprès des kuffars et donc ils accepteraient + facilement le kufr qu’en France.

Quelle idée de préférer la persécution sous prétexte qu’au moins les camps sont clairs ? Est-ce que dans l’émigration en Abyssinie il y avait aussi un risque de ne pas se désavouer du christianisme ? Comment cela peut affecter une famille musulmane qui vient de France justement, et qui n’est donc pas dupe ? On peut même retourner le problème en disant que, du coup, l’arrivée de Français dans la oumma britannique serait une bénédiction pour ces derniers ! Et si Francophones et Anglo-Saxons mélangeaient leurs forces, et s’alertaient l’un l’autre sur leurs faiblesses, imaginez ce que ça apporterait, concrètement, à la oumma sur un plan mondial ?

Des gens assimilés et sécularisés existent des deux côtés de la frontière, selon moi l’Angleterre ne pousse pas plus à la sécularisation, mais effectivement une personne qui tombe là-dedans aura peut-être plus de mal à en sortir s’il vit en Angleterre.
Dans les faits je vois des mosquées remplies de gens qui n’ont pas l’air sécularisés, les musulmans anglais sont assez largement au-dessus de nous, surtout quand je nous compare à leurs très jeunes, mushaf (exemplaire du Coran) sous le bras dans la rue à la sortie des nombreuses madrassah, et leur “chibanis” au comportement certainement meilleur que nos chers pères dans les mosquées de France (on a tous des anecdotes hein).

Quant au fait de rester en France pour “résister et combattre l’islamophobie”, La France est ce qu’elle est, et l’Islam est ce qu’il est, partant de là l’islamophobie est en France un phénomène logique et attendu. L’étau se resserre de manière tellement claire, comment penser, surtout avec ce qu’il se passe depuis plusieurs années maintenant, que la situation peut s’améliorer ? Et même en admettant qu’elle puisse effectivement s’améliorer, qu’est-ce qui serait le plus efficace: changer les choses depuis l’extérieur, libre dans tes mouvements, ou depuis l’intérieur, cherchant l’uppercut alors que tu es dans les cordes ? La réalité, le quotidien de certains qui parlent de “résister” en France, c’est qu’ils usent une énergie folle pour avoir des choses comme “des menus halal à la cantine”… il faut arrêter d’utiliser de grands mots quand on n’a que des miettes à ramasser. Ces bonnes volontés et ces énergies sont gâchées, telle une école musulmane qu’ils mettraient 10 ans à construire et que l’État mettrait 6 mois à fermer. Construisons ailleurs.

Auteur de l’article : Rayan

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