L’adoption par les colonisés de la mentalité du colonisateur.

La décolonisation a eu l’effet ironique de produire une “élite” nationale totalement gagnée au modernisme colonialiste : je crois que c’est Laroui qui a lancé cette idée (à bien des égards il anticipe Saïd, tout en étant plus subtil), en ce que le processus colonialiste était accompagné de réformes socio-économiques échouant sur la naissance d’une classe indigène instruite dans les écoles européennes, donc imbues de leurs idées modernistes, autant sur l’économie que sur la religion ou encore l’éducation – ces élites locales se révolteront contre les colonisateurs au nom des idéaux (libéraux) de ces derniers, et, après la décolonisation, les imposeront à leur populace.

Un cas archétypal est celui du pandit Nehru d’Inde : il a fait ses études de droit en Angleterre, où il s’est rattaché à la Fabian Society, un cercle de réflexion socialiste et réformateur qui, dans l’esprit de l’époque, promouvait l’eugénisme (l’un de ses grands noms, le dramaturge Shaw, demandait à ce qu’on “justifie” notre existence).

Ce modernisme chez Nehru a eu des conséquences désastreuses même d’un point de vue “moderne”, par exemple, alors que Gandhi faisait la promotion d’un mode décentralisé de gouvernance focalisé sur le village (panchayat raj), Nehru était socialiste, donc pour un État centralisateur fort, ce qui a donné des crispations identitaires en Inde toujours rémanentes. Cela a aussi eu son impact économique, en ce qu’une économie planifiée dans un État du tiers-monde signifie l’oligopole d’une bureaucratie corrompue, et le PIB de l’Inde n’a presque pas bougé jusqu’en 1991, quand l’Inde libéralisera son économie (les économistes ironisaient en parlant du “taux de croissance hindou”). Un autre de ces modernismes, le fétichisme pour l’avancée technologique : le sociologue Visvanathan mentionne la construction des barrages et autres travaux hydrauliques qui finissent sur le déplacement forcé de millions de personnes, et c’est le même cas dans les autres États “post-coloniaux” (en Asie et en Afrique), à savoir comment ces États moderniseront “de force” leurs populations comme les Européens n’auraient jamais osé le faire, craignant les représailles.

On parle de “privilège blanc” mais il faudrait aussi aborder ce privilège qui fait qu’on s’accommode jovialement de la tyrannie d’un semblable : par exemple, combien de Turcs auraient accepté des réformes similaires à celles de “Atatürk” si elles étaient imposées par un John ou un François ?

En fait cela est très lié à l’idée même de “nation” (fruit de l’Europe romantique, donc modernisatrice par l’uniformisation ethnoculturelle, éducative, légale, …), et Wilder a sorti une étude récente sur comment, par ex, des “dé-coloniaux” notables tels Césaire et Senghor étaient foncièrement allergiques à l’idée de “nation” – ce qui est encapsulé dans leur fameuse négritude -, et une approche au moins culturaliste de la ‘ummah devrait être similaire, c’est-à-dire niant à l’idée moderne de (État-)nation sa légitimité même.

Arslan Akhtar

Auteur de l’article : Rayan

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