L’architecture n’est pas (que) beauté

 

Il est habituellement convenu que l’un des témoignages esthétiques le plus insigne de la “grandeur civilisationnelle de l’Islam” se retrouve dans ses productions architecturales – souvent tardives -, mais est-ce qu’une mode architecturale est pour autant le signe d’une vigueur de l’Islam lui-même, en tant que substrat religieux ?

L’historien de l’art allemand d’origine juive Panofsky – certains disent le philosophe américain C.S. Peirce dans des notes restées manuscrites, avant lui – a commis un ouvrage où il tend à montrer que l’architecture gothique était le reflet de ce qui était la pensée philosophique dominante à l’époque, à savoir la scolastique, qui elle-même est une adaptation chrétienne de l’aristotélisme échouant sur une vision tronquée de Dieu par rapport à Ses Noms et Attributs ; Alfred Crosby place la “quantification” de l’esprit européen à cette époque, en ce que l’invention et la popularisation de l’horloge mécanique a fasciné l’Europe, qui voulait appliquer ses principes – rationalisation, mathématisation et mécanisation – à tout, dont Dieu, et c’est là que Thomas d’Aquin parle de Lui comme une sorte de notion mathématique. On aura ensuite, au 17éme, les scientifiques pseudo-chrétiens tels Galilée et Newton qui aborderont l’Univers comme une horloge cosmique, et donc Dieu devient une sorte de mécanicien cosmique, sans réel(s) attribut(s) hormis la “création”, et donc dont on pourra se passer en infusant la cosmologie d’un naturalisme agnostique. Cela dégénérera encore plus au siècle suivant dit des Lumières, où on aura cyniquement des déistes fondamentalement réfractaires au fait religieux, tel Voltaire.

Et donc, on peut “admirer” une cathédrale gothique, mais qu’est-elle, sinon le tombeau métaphysique du christianisme, sa première pleine notification de suicide ?

De même : les “belles mosquées” qu’on met en avant sont souvent celle de la Perse safavide ou chi’ite, qui coïncident singulièrement avec ce que Henry Corbin appelait l’école d’Ispahan, un mouvement de synthèse entre gnose chi’ite (irfan), la pensée originale d’Ibn Sina, la philosophie illuminative (ishraqi) de Sohravardî et le wahdat al wujud (unicité de l’Existence) d’Ibn ‘Arabi – cette architecture, par sa complexe géométrie que certains ont dit anticipait les théories de Mandelbrot sur la fractale, son ingéniosité acoustique, … n’est-elle pas qu’une incarnation dans le roc, justement, de ces dérives philosophiques, avec leurs systèmes complexes et langages alambiqués ? Après tout, l’un d’eux, le Sh. Baha’i, a participé à la construction de ces “belles mosquées”.

Au final, si notre qibla est dirigée vers la Ka’aba c’est peut-être pour nous rappeler que l’architecture la plus primée du point de vue islamique est la plus dépouillée, dépouillement aussi à préférer en “théologie”, mœurs, … rien n’étant plus simple – et donc justement plus radical – que le tawhid.

Arslan Akhtar

Auteur de l’article : Rayan

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