Le chemin de la Mecque – Leopold Weiss

Plusieurs extraits d’un livre m’ayant particulièrement marqué. Si vous souhaitez l’acheter il est disponible ici : Le chemin de la Mecque. 

Tant d’opinions fausses sur l’Islam prévalaient en Occident. Ces idées occidentales courantes pouvaient être résumées ainsi : Le déclin des musulmans est dû principalement à l’Islam qui, loin d’être une idéologie religieuse comparable au christianisme ou au judaïsme, est plutôt un mélange impur de fanatisme d’hommes du désert, de sensualité grossière, de superstition et d’un fatalisme muet empêchant ses adhérents de participer au progrès de l’humanité vers des formes sociales plus élevées, au lieu de libérer l’esprit humain des chaines de l’obscurantisme, l’Islam les a plutôt resserrées ; en conséquence, plus vite les peuples musulmans seront émancipés des croyances et des règles sociales de l’Islam pour adopter le mode de vie de l’Occident, mieux cela vaudra pour eux-mêmes et pour le reste du monde…

Mes observations personnelles m’avaient maintenant persuadé que l’Occidental moyen se faisait de l’Islam une image extrêmement déformée. Ce que je lisais dans les pages du Coran n’était pas une conception du monde « grossièrement matérialiste », mais au contraire une intense conscience de Dieu s’exprimant dans une acceptation rationnelle de toute la nature créée par Dieu ; c’était une synthèse harmonieuse de l’intellect et des besoins des sens, des impératifs spirituels et des nécessites sociales. Il me devenait évident que la décadence des musulmans n’était due à aucune insuffisance de l’Islam, mais bien plutôt à leur propre incapacité de le vivre pleinement.
(…)
Quand ils méditaient cet enseignement du Prophète disant que Dieu n’a créé aucune maladie sans créer aussi un remède contre elle, ils comprenaient que, par la recherche de remèdes jusque-là inconnus, ils contribueraient à un accomplissement de la volonté de Dieu sur la terre. Il en résulta que la recherche médicale prit le caractère sacré d’un devoir religieux.

Ils avaient lu ce verset du Coran : Nous avons créé toute chose vivante à partir de l’eau et, dans leur effort de pénétrer le sens de ces paroles, ils commencèrent à étudier les organismes vivants et les lois de leur développement. Ils posèrent de la sorte les fondements d’une science : la biologie. Le Coran désignait l’harmonie des étoiles et de leurs mouvements comme des témoignages de la gloire du Créateur ; dés lors les musulmans se mirent à l’étude de l’astronomie et des mathématiques avec une ferveur qui, dans d’autres religions, aurait été réservée seulement à la prière. Le système copernicien, qui démontrait la rotation de la terre autour de son axe et la révolution des planètes autour du soleil, fut élaboré en Europe au début du XVIe siècle (ou il souleva la colère des hommes d’Église qui y virent une contradiction de l’interprétation littérale de la Bible). Mais les fondements de ce système avaient été posés six siècles auparavant dans des pays musulmans. En effet, dés les IX et Xe siècles, des astronomes musulmans étaient arrivés a la conclusion que la terre était sphérique et qu’elle tournait autour de son axe. Bon nombre d’entre eux ont même soutenu, sans jamais être accuses d’hérésie, que la Terre tournait autour du soleil. De même furent étudiées la chimie, la physique, la physiologie et autres sciences. A tout cela le génie des musulmans apporta une contribution impensable. Ils ne firent d’ailleurs rien d’autre que de suivre les injonctions de leur Prophète : A quiconque part à la recherche de la connaissance, Dieu rendra aise le chemin du Paradis ; le savant marche dans la voie de Dieu ; la supériorité du savant sur l’homme seulement pieux est pareille à la supériorité de la pleine lune sur tous les autres astres.

Durant toute la période créative de l’histoire musulmane, correspondant en gros aux cinq siècles suivant le temps du Prophète, la science et l’instruction n’avaient pas de plus grand défenseur que la civilisation musulmane elle-même et aucune patrie plus sure que les pays où dominait l’Islam. ( Le chemin de la Mecque. p. 177-178)


Stimulé par tout ce que je découvrais, je passai, durant mon séjour à Damas, une bonne partie de mon temps à lire tous les livres sur l’Islam sur lesquels je pouvais mettre la main. Mon arabe, bien que suffisant pour la conversation, ne l’était pas encore pour lire le Coran dans le texte et je dus recourir a deux traductions, l’une française et l’autre allemande, que j’empruntai à une bibliothèque. Pour le reste, je devais me contenter des ouvrages des orientalistes européens et des explications de mon ami.

Ces études et conversations, si fragmentaires fussent-elles, me donnèrent l’impression de lever un rideau. Je commençais à discerner tout un monde d’idées dont j’avais été totalement ignorant jusqu’alors.

L’Islam ne me paraissait pas une religion au sens courant du terme, mais plutôt une manière de vivre ; moins un système théologique qu’un ensemble de règles de conduite individuelle et sociale fondées sur la conscience de Dieu. Nulle part dans le Coran je ne pus trouver de référence a la nécessite du « salut ». Aucun péché originel ou hérité ne s’interposait entre l’homme et sa destinée, car « rien ne sera attribué à l’homme sauf ce à quoi il s’est lui-même efforcé ». Aucun ascétisme n’était exigé pour ouvrir la porte de la pureté, car celle-ci appartenait à l’homme à sa naissance et le péché n’était rien d’autre qu’une chute à partir des qualités innées et positives dont était dit que Dieu avait doté chaque être humain. Il n’y avait aucune trace de dualisme dans la manière dont était envisagée la nature de l’homme : le corps et l’âme semblaient envisagés comme constituant un ensemble intégral.

Au début je fus un peu déconcerté de voir le Coran se préoccuper non seulement de choses spirituelles, mais aussi de nombreux aspects temporels ou même triviaux de Ia vie. Mais je finis par comprendre que si l’homme, avec son corps et son âme, constituait une unité intégrale, comme I’Islam le soulignait, aucun aspect de la vie ne saurait être trop « trivial » pour ne pas échapper à la compétence de la religion. Cependant le Coran ne perdait pas une occasion de rappeler que la vie de ce monde n’était qu’un degré dans le cheminement de l’homme vers une existence plus élevée et que son objectif final était de nature spirituelle. La prospérité matérielle, disait-il, était désirable sans toutefois être un but en soi. C’est pourquoi les appétits humains, si justifiés puissent-ils être en eux-mêmes, doivent être refrénés et maitrisés par la conscience morale. Et cette conscience ne doit pas dépendre seulement de la relation de l’homme avec Dieu, mais aussi de ses relations avec les autres hommes, II ne s’agit pas seulement de la perfection de l’individu, mais aussi de la réalisation de conditions sociales qui puissent contribuer au développement spirituel de chacun, de sorte que tous vivent une vie de plénitude…

D’un point de vue intellectuel et éthique, tout cela était beaucoup plus « respectable » que tout ce que j’avais précédemment entendu ou lu sur l’Islam. J’y trouvais une approche des problèmes de l’esprit qui me paraissait plus profonde que celle de I’Ancien Testament, et qui, en outre, ne témoignait d’aucune prédilection envers une nation particulière. Et la manière dont étaient envisages les problèmes de la chair était, à l’inverse du Nouveau Testament, résolument affirmative, L’esprit et la chair, son droit reconnu à l’un et à l’autre, apparaissaient comme les deux aspects de la vie humaine créée par Dieu.

Je me demandais si cet enseignement n’était peut-être pas à l’origine de cette sérénité que j’avais perçue chez les Arabes. (Le Chemin de la Mecque. p. 121-122)


En dépit de mon jeune âge, il ne m’avait pas échappé que les choses, après la catastrophe de la Grande Guerre, n’étaient plus d’aplomb dans le monde européen brisé, mécontent, tendu et hypersensible. Je voyais que son dieu n’était plus d’ordre spirituel : il s’appelait le Confort. Il n’y avait pas de doute qu’il existait encore bon nombre d’individus qui réagissaient et pensaient en termes religieux, faisant les efforts les plus désespérés pour réconcilier leurs croyances morales avec l’esprit de leur civilisation, mais ils étaient plutôt l’exception. L’Européen moyen, qu’il fut démocrate ou communiste, ouvrier manuel ou intellectuel, semblait ne connaître qu’une seule foi positive : le culte du progrès matériel avec la croyance qu’il ne saurait y avoir d’autre but dans la vie que de rendre celle-ci toujours plus facile, ou, pour employer l’expression courante, « indépendante de la nature ».

Les sanctuaires de ce culte étaient les usines gigantesques, les cinémas, les laboratoires chimiques, les salles de danse, les ouvrages hydro-électriques ; ses prêtres étaient les banquiers, les ingénieurs, les hommes politiques, les acteurs de cinéma, les statisticiens, les capitaines d’industrie, les aviateurs et les commissaires. Un état de frustration éthique apparaissait dans l’absence généralisée d’accord sur le sens du bien et du mal ou dans la disposition à soumettre toutes les questions sociales et économiques a la règle de l’opportunité – comportement rappelant celui de la dame fardée de la rue, prête à se donner à n’importe qui, n’importe quand et chaque fois qu’on la réclame… Le désir insatiable de pouvoir et de plaisir avait forcément conduit à la division de la société occidentale en groupes hostiles parfois armés jusqu’aux dents et déterminés à se détruire les uns les autres chaque fois que leurs intérêts respectifs entraient en conflit.

Dans le domaine culturel, le résultat avait été l’avènement d’un type humain dont la moralité semblait confinée au seul souci de l’utilité pratique et dont l’unique critère de vérité ou d’erreur était le succès matériel.

Je voyais combien notre vie était devenue confuse et malheureuse ; qu’il n’existait pour ainsi dire pas de véritable communion entre l’homme et son prochain et cela en dépit de toute l’insistance criarde et presque hystérique mise sur la « communauté » et la « nation » ; que nous nous égarions bien loin de nos instincts ; et combien nos âmes étaient devenues bornées et pourries. (Le chemin de la Meque. p. 70-71)


Qu’est-ce que l’Européen moyen connaissait à cette époque des Arabes ? Pratiquement rien. S’il lui arrivait de visiter le Proche-Orient, il emportait avec lui quelques idées romantiques et erronées. Et s’il était bien intentionné et intellectuellement honnête, il devait admettre qu’il n’avait aucune notion sérieuse sur les Arabes. Moi-même, avant de venir en Palestine, je n’avais jamais pensé que ce fut un pays arabe. Bien sûr, je savais vaguèrent que « certains Arabes y vivaient, mais j’imaginais qu’il ne s’agissait que de nomades vivant sous la tente dans le désert ou des habitants d’oasis idylliques. Comme presque toutes mes précédentes lectures sur la Palestine avaient été écrites par des sionistes, je n’avais pas compris que les villes elles aussi étaient pleines d’Arabes, à tel point qu’en 1922 on comptait en Palestine près de cinq Arabes pour un seul Juif, ce qui en faisait un pays arabe beaucoup plus qu’un pays juif.

Lorsque je fis cette remarque à M. Ussyshkin, président du Comité d’action sioniste, que je rencontrai à cette époque, j’eus l’impression que les sionistes n’étaient pas enclins à tenir grand compte du fait que la majorité était arabe. Ils ne paraissaient pas non plus attacher beaucoup d’importance à l’opposition arabe au sionisme. La réponse de M. Ussyshkin n’exprima guère que du mépris envers les Arabes :

« Il n’existe ici aucun véritable mouvement arabe contre nous ; c’est-à-dire qu’il n’y a aucun mouvement enraciné dans le peuple. Tout ce que vous regardez comme une opposition ne va en réalité pas plus loin que les dameurs de quelques agitateurs aigris. Cela disparaitra de soi-même au bout de quelques mois ou au plus de quelques années, »

Cette explication fut loin de me satisfaire. Dès le début j’avais eu le sentiment que toute l’idée de l’établissement juif en Palestine était artificielle et, pire encore, qu’elle menaçait de transférer toutes les complications et tous les problèmes insolubles de la vie européenne dans un pays qui serait resté bien plus heureux sans tout cela. En réalité les Juifs n’y revenaient pas comme on revient dans sa patrie ; ils cherchaient plutôt à faire de ce pays une patrie organisée selon le modèle européen et avec des objectifs européens. En bref, ils s’étaient introduits comme des étrangers, je ne voyais donc rien de faux dans la résistance déterminée que les Arabes opposaient à l’idée d’une patrie juive parmi eux. Au contraire j’estimai immédiatement que c’étaient les Arabes qui étaient victimes d’un abus et qu’ils avaient parfaitement raison de se défendre contre cet abus. ( Le chemin de la Mecque. p. 89-90)


Les Wahhabites ne constituent certainement pas une secte séparée. Car une « secte » présupposerait l’existence de certains articles de foi différents qui distingueraient ses adhérents de la grande masse des autres croyants. Dans le wahhabisme, en effet, il n’y a pas de doctrine particulière; au contraire, ce mouvement fut une tentative de supprimer toutes les excroissances et doctrines rajoutées qui, au cours des siècles, s’étaient développées autour des enseignements originaux de l’Islam, et, de la sorte, de restaurer le message authentique du Prophète. Il y eut certainement, dans cette attitude de clarté sans compromission, une grande tentative qui aurait pu libérer l’Islam de toutes les superstitions qui l’avaient obscurci. Et tous les mouvements de renaissance dans l’Islam moderne – le mouvement Ahl-i-Hadith en lnde, le mouvement Senoussi en Afrique du Nord, l’œuvre de Jamal ad-Din al-Afghani et celle de l’Egyptien Muhammad Abduh – procèdent directement de l’élan spirituel donné au XVIIIe siècle par Muhammad ibn Abd al-Wahhab. Mais le développèrent de son enseignement dans le Nadjd a souffert de deux défauts qui l’ont empêché de devenir une plus grande force spirituelle. L’un de ces défauts est l’étroitesse avec laquelle il limite presque tous les efforts religieux à une observation littérale des prescriptions, négligeant la nécessite d’en pénétrer le contenu spirituel. L’autre défaut tient au caractère arabe lui-même et notamment à cette tendance à l’intolérance et a l’autosatisfaction ne reconnaissant a personne le droit d’être d’un avis diffèrent ; c’est une attitude aussi caractéristique du véritable Sémite que l’est son exact opposé, le relâchement en matière de foi. Il est tragique de voir que les Arabes doivent toujours osciller entre ces deux pôles et ne sont jamais capables de trouver le juste milieu. Autrefois – il y a quelque deux siècles – les Arabes du Nadjd étaient intérieurement plus éloignés de l’Islam qu’aucun autre peuple du monde musulman. Mais depuis Muhammad ibn Abd al-Wahhab, ils se sont regardés eux-mêmes non seulement comme les champions de la foi, mais presque comme ses seuls détenteurs.

Le sens spirituel du wahhabisme – aspiration a un renouveau intérieur de la société musulmane – commença de se corrompre presque au même moment où son objectif extérieur – instauration d’un pouvoir social et politique – était atteint avec l’établissement du royaume saoudite a la fin du XVIIIe siècle et son expansion sur la plus grande partie de l’Arabie au début du XXe. Dès que les disciples de Muhammad ibn al-Wahhab eurent installé leur pouvoir, l’idée qui était à la base du mouvement se momifia. Car l’esprit ne peut pas être le serviteur du pouvoir et le pouvoir n’aime pas être le serviteur de l’esprit.

L’histoire du Nadjd wahhabite est celle d’une idée religieuse qui s’éleva d’abord sur les ailes de l’enthousiasme et de la ferveur puis tomba ensuite dans les basses terres de l’autosatisfaction pharisaïque, car toute vertu se détruit elle-même dès qu’elle cesse d’être sincérité et humilité. (Le chemin de la Mecque. p. 150-151)


En plus des Arabes, d’autres populations musulmanes attendaient de lui une revivification de l’idée de l’Islam dans sa plénitude par l’établissement d’un État où l’esprit du Coran règnerait en maître. Mais ces espérances furent déçues. A mesure que son pouvoir s’accroissait et se consolidait, il devenait évident qu’Ibn Saoud n’était rien de plus qu’un roi et que ses objectifs n’étaient pas plus élevés que ceux de tant d’autres autocrates orientaux avant lui.

Homme juste et bon dans ses affaires personnelles, loyal envers ses amis et alliés, généreux pour ses ennemis, bien plus doué intellectuellement que la moyenne de son entourage, Ibn Saoud, pourtant, n’a pas fait preuve de la largeur de vision et, dans la conduite des affaires, de l’inspiration que l’on aurait pu attendre de lui. Certes il a instauré dans ses vastes domaines des conditions de sécurité publique que l’on n’avait pas vues dans les pays arabes depuis le temps des premiers califes il y a plus d’un millénaire. Mais, à la différence de ces premiers califes, il y parvint par le moyen de lois rigoureuses et de mesures punitives plus qu’en inculquant a son peuple le sens de la responsabilité civique. II envoya quelques groupes de jeunes gens étudier a l’étranger la médecine et les télécommunications, mais il ne fit rien pour répandre le désir d’instruction dans l’ensemble de la population et pour la tirer de l’ignorance où elle était enfoncée depuis des siècles. II parle toujours, avec tous les signes extérieurs de la conviction, de la grandeur du mode de vie musulman, mais il n’a rien fait pour l’instauration d’une société juste et ouverte au progrès où ce mode de vie aurait pu trouver son expression culturelle.

II est simple, modeste et travailleur. Mais en même temps il cède au gout du luxe le plus extravagant et le plus insensé et tolère que son entourage agisse de même. Il est profondément religieux et s’acquitte à la lettre de toutes les prescriptions formelles de la loi islamique, mais il semble rarement songer au contenu spirituel et au sens de ces prescriptions. II accomplit avec une extrême régularité les cinq prières canoniques quotidiennes et passe en actes de dévotion de longues heures de la nuit, mais l’idée ne parait pas lui être jamais venue que la prière est un moyen et non un but en soi. Il aime parler de la responsabilité du souverain envers ses sujets et cite souvent cet enseignement du Prophète : « Chaque homme est un berger charge de responsabilité envers son troupeau. » Cela ne l’a pas empêché de négliger l’éducation même de ses propres fils, les laissant mal préparés à affronter leurs taches futures. Et lorsqu’on lui demanda un jour pourquoi il n’organisait pas son État sur une base moins personnelle, de manière que ses fils héritent d’un gouvernement solidement structuré, il répondit :

« J’ai conquis mon royaume à la pointe de l’épée et par mes propres efforts. Que mes fils accomplissent leurs propres efforts après moi. » (Le chemin de la Mecque. p. 165)


– Dis-moi, frère, pourquoi les faranjis [occidentaux] se préoccupent-ils si peu de Dieu?

– C’est une longue histoire, lui dis-je, et cela ne peut pas s’expliquer en quelques mots. Tout ce que je peux te dire maintenant est que le monde des faranjis est devenu le monde du Dajjal, le Brillant, le Trompeur. As-tu déjà entendu parler de la prédiction de notre saint Prophète, selon laquelle, dans les derniers temps, la plupart des habitants du monde suivront le Dajjal, croyant qu’il est Dieu? »

Alors qu’il me regarde d’un air interrogateur, j’expose, avec l’approbation visible du cheikh Ibn Bulayhid, la prophétie relative à l’apparition de cet être apocalyptique, le Dajjal, qui sera borgne, mais doué de pouvoirs mystérieux à lui concédés par Dieu. II entendra de ses oreilles ce qui se dit aux coins les plus éloignés de la terre et verra de son œil unique des choses se produisant a des distances infinies ; il volera autour de la terre en quelques jours, amassera des trésors d’or et d’argent qu’il fera soudainement surgir du sol, fera tomber la pluie et croitre les plantes à son commandement, tuera et ramènera à la vie, de telle sorte que tous ceux dont la foi est faible croiront qu’il est Dieu Lui-même et se prosterneront devant lui en adoration. Mais ceux dont la foi est forte liront ce qui est écrit sur son front en lettres de feu : Négateur de Dieu, et ils sauront ainsi qu’il n’est qu’une imposture destinée a mettre a l’épreuve la foi de l’homme.

Mon ami le bédouin me regarde avec de grands yeux et murmure :

« Je cherche refuge en Dieu. »

Je me tourne vers Ibn Bulayhid :

« Cette parabole, ô cheikh, n’est-elle pas une description adéquate de la civilisation technique moderne? Elle est ‘’borgne’’, ce qui signifie qu’elle ne voit qu’un aspect de la vie, le progrès matériel, et ignore son aspect spirituel. A l’aide de ses merveilles mécaniques, elle rend l’homme capable de voir et d’entendre bien au-delà de sa capacité naturelle et de couvrir des distances illimitées à des vitesses inconcevables. Ses moyens scientifiques peuvent ‘’faire tomber la pluie et croitre les plantes‘’, de même qu’ils découvrent des trésors insoupçonnés sous la surface du sol. Sa médecine rend la vie a ceux qui paraissent condamnés a mort, alors que ses guerres avec leurs horreurs scientifiques détruisent la vie. Et son développement matériel est si puissant et si éblouissant que ceux dont la foi est faible se mettent à croire qu’il y a une divinité en elle. Mais ceux qui ont gardé la conscience de leur Créateur reconnaissent clairement que l’adoration du Dajjal équivaut à la négation de Dieu…

– Tu as raison, ô Muhammad, tu as raison ! s’écrie Ibn Bulayhid, me tapotant le genou avec excitation. II ne m’était jamais venu à l’esprit de considérer sous cette lumière la prophétie relative au Dajjal ; mais tu as raison ! Au lieu de comprendre que le progrès de l’homme et l’avancement de la science sont des effets de la bonté de notre Seigneur, des gens en nombre croissant se mettent à penser, dans leur folie, qu’ils sont des buts en eux-mêmes et sont dignes d’être adorés. »

Certes, me dis-je à moi-même, l’homme occidental s’adonne véritablement à l’adoration du Dajjal. II a depuis longtemps perdu toute innocence, toute intégration intérieure avec la nature. La vie lui est devenue une énigme. II est sceptique et donc isolé de son frère et solitaire à l’intérieur de lui-même. Afin de ne pas périr dans cette solitude, il doit s’efforcer de dominer la vie par des moyens extérieurs. Le fait d’être en vie ne lui donne plus de sécurité intérieure : il doit constamment lutter pour celle-ci, avec un effort renouvelé à chaque instant. Comme il a perdu toute orientation métaphysique et est bien résolu à s’en passer, il doit continuellement s’inventer des alliés mécaniques ; de là procède la poussée furieuse et désespérée de sa technique. Chaque jour il invente de nouvelles machines et donne à chacune d’elles quelque chose de son âme, de manière qu’elles luttent avec lui pour son existence. C’est assurément ce qu’elles font, mais en même temps elles lui suscitent de nouveaux besoins, de nouveaux dangers, de nouvelles craintes, avec une soif toujours inassouvie d’alliés nouveaux et encore artificiels. Son âme se perd dans l’engrenage toujours plus hardi, plus fantastique et plus puissant de la machine créatrice. Et la machine perd son véritable objectif – qui était de protéger et d’enrichir la vie humaine – pour évoluer jusqu’à être une sorte de divinité, un dévorant Moloch d’acier. Les prêtres et prédicateurs de cette divinité insatiable ne semblent pas se rendre compte que la rapidité du progrès technique moderne n’est pas seulement le résultat d’une croissance positive de la connaissance, mais aussi d’un désespoir spirituel, et que les grandes réalisations matérielles à la lumière desquelles l’homme occidental proclame sa volonté de parvenir à la maîtrise de la nature sont, au fond, d’un caractère défensif : derrière leurs façades brillantes se cache la crainte de l’Inconnu.

La civilisation occidentale n’a pas été capable d’établir un équilibre harmonieux entre les besoins corporels et sociaux de l’homme et ses exigences spirituelles. Elle a abandonné son ancienne éthique religieuse sans être capable de produire par elle-même aucun autre système moral, même théorique, qui la ramènerait à la raison. Malgré tous ses progrès dans le domaine de l’éducation, elle n’a pas pu surmonter la stupide disposition de l’homme à la proie des slogans, si absurdes soient-ils, que les démagogues croient devoir inventer. Elle a porté la technique de l’« organisation » au niveau d’un art, et néanmoins les nations de l’Occident démontrent quotidiennement leur totale incapacité de dominer les forces que les hommes de science ont suscités, et ils sont maintenant parvenus à un degré où les possibilités apparentent illimitées de la science vont la main dans la main avec un chaos à l’échelle mondiale. Privé de toute véritable orientation religieuse, l’Occidental ne peut pas bénéficier moralement de la connaissance considérable que sa science lui prodigue. A lui peuvent s’appliquer les paroles du Coran :

Leur parabole est celle de gens qui ont allumé un feu ; mais lorsqu’il a répandu sa lumière autour d’eux, Dieu leur prit leur lumière et les laissa dans une obscurité où ils ne peuvent pas voir : sourds, muets, aveugles, et pourtant ils ne reviennent pas.

Cependant, dans l’arrogance de leur aveuglement, les Occidentaux sont convaincus que c’est leur civilisation qui apportera la lumière et le bonheur au monde… Aux XVIIIe et XIXe siècles, ils voulurent répandre l’Évangile du christianisme dans le monde entier. Mais maintenant que leur ardeur religieuse s’est rafraichie au point qu’ils considèrent la religion comme rien de plus qu’une musique adoucissante jouée en arrière-plan – qui peut accompagner, mais non influencer, la vie « véritable » – ils se sont mis à répandre l’évangile matérialiste du « genre de vie occidental » : c’est la croyance que tous les problèmes humains peuvent être résolus dans des fabriques, des laboratoires et dans les bureaux de statisticiens.

Et ainsi le Dajjal a établi son pouvoir… (pp. 268-270)


“Ce que j’avais ici sous les yeux était une société à la recherche d’une nouvelle orientation spirituelle après avoir abandonné Dieu. Manifestement un très petit nombre seulement d’occidentaux comprenait de quoi il s’agissait. La majorité semblait, consciemment ou non, raisonner à peu près de la manière suivante : “Puisque notre raison, nos expériences scientifiques et nos calculs ne démontrent rien de défini concernant les origines de la vie humaine et notre devenir après la mort corporelle, nous devons concentrer toutes nos énergies sur le développement de notre potentiel matériel et intellectuel sans nous laisser embarrasser par des éthiques transcendantes ou des postulats moraux fondés sur des assertions dénuées de toute preuve scientifique.” De la sorte, même si la société occidentale ne niait pas Dieu expressément, elle n’avait simplement plus de place pour Lui dans son système intellectuel.”


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Auteur de l’article : Rayan

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