Athéisme ou Déisme (Abdellah Boudami)

Cet article sera mis à jour régulièrement in sha Allah avec les nouveaux articles du frère. N’hésitez pas à consulter son blog. Vous pouvez également le suivre sur facebook.

« Le Criterium » est un projet pour une plateforme de réflexions et de discussions autour des enjeux contemporains qui touchent la communauté musulmane.

Pourquoi « Le Criterium » ? Plusieurs raisons expliquent ce choix.

Tout d’abord, parce que c’est une traduction approchée de « Al Furqân », un nom donné par Allah au Coran mais également à la Torah de Moïse.

25.1 : Béni soit Celui qui a révélé graduellement Le Criterium à Son Serviteur, afin qu’il avertisse l’univers

2.53 : Et rappelez-vous que Nous avons donné à Moïse Le Livre et Le Criterium afin que vous soyez guidés

Ce mot désigne ce qui fait la distinction entre le Vrai et le Faux et entre le Bien et le Mal. Autrement dit, quand il se retrouve face à des choix, le musulman dispose d’un Livre qui lui permet de baser ces derniers sur certains critères établis.

Ensuite, parce que ce concept de distinction, discernement (le terme de critérium, assez peu utilisé dans le français d’aujourd’hui, est synonyme de « critère » dans le sens de ce qui permet de base à un jugement, pour trancher entre ce qu’on accepte et ce qu’on rejette) est un excellent point de départ pour lancer le débat sur ce qui anime la communauté musulmane aujourd’hui : sur base de quels critères avance-t-on, choisit-on des objectifs, détermine-t-on des orientations ? Quel filtre nous permet de trier entre ce qui est acceptable ou pas, obligatoire ou facultatif, interdit ou blâmable ? Quels impacts sur nos engagements et nos prises de position ?

Enfin, parce que cette notion permet de brasser des sujets très divers. En effet, quel que soit le domaine que l’on veut aborder, se pose tôt ou tard l’épineuse question de la vérité et des outils pour la faire prévaloir. Dans la sphère religieuse et cultuelle évidemment ; mais également dans les sciences exactes comme dans les sciences sociales, en philosophie comme en politique, etc. Or, un des objectifs de cette plateforme est d’aborder des sujets très variés mais avec un fil conducteur : la communauté musulmane et les enjeux qui sont les siens.

Pourquoi être musulman ?

Question étrange, sans doute. Un peu vague, aussi, probablement. Elle soulève en tout cas des débats fondamentaux et il serait évidemment impossible d’y répondre exhaustivement en un article. Le but est plutôt d’ébaucher les différentes pistes de réflexion qui peuvent émerger de cette première question : au fond, pourquoi être musulman ?

Certains athées disent que les « croyants » (terme qu’il conviendrait de définir) sont aussi athées ! Dans le sens où « les croyants sont athées de toutes les divinités existantes… à l’exception de celle(s) à laquelle ils croient ». Au delà du caractère un peu polémique et provocant de cette affirmation, on peut tout de même en retirer un élément intéressant : être musulman, c’est aussi avoir fait le choix de ne pas être juif, chrétien, hindouiste, animiste, athée, shintoïste, etc.

Il y a donc quelques questions sous-jacentes à la première : pourquoi être musulman plutôt qu’autre chose ? Et que signifie choisir d’être musulman ? Après tout, la plupart des juifs sont issus de familles juives ; même chose pour les protestants, les mormons, les boudhistes et pour l’essentiel de toutes les religions qui essaiment le monde. Est-ce le cas pour les musulmans ? Pourquoi ne le serait-ce pas, d’ailleurs ?

A ce stade de la réflexion, on peut avancer quelques éléments qui serviront, in sha Allah, de fil conducteur pour la suite de ce blog.

1° Celui qui prétend être musulman, ou chrétien, ou peu importe la religion, sans avoir médité sur les choix qui sont les siens, sans avoir déterminé les critères qui lui permettent d’être convaincu du bien fondé de sa voie, celui-là peut-il vraiment être catégorisé comme croyant à part entière ? En définitive, suivre la tradition clanique, familiale, tribale, n’a jamais été un argument sérieux pour établir une vérité. C’est un argument « social » et « culturel », de cohésion de groupe, mais rien de plus :

Lorsqu’on leur dit : « Conformez-vous à ce que Dieu a révélé et à l’avis des Prophètes ! », ils rétorquent : « L’exemple de nos ancêtres nous suffit ! ». Mais, quoi ! Et si leurs ancêtres étaient totalement ignorants et vivaient eux-même déjà en plein égarement ? » (S5.V104)

Il peut dès lors être intéressant de se pencher sur ce qui anime les humains vivant en société vers des instincts de groupe, de cohésion, et en quoi cela peut se faire au détriment de la vérité et du bon sens : sujet que nous avons traité ici.

2° On l’a vu, choisir une voie parmi plusieurs, si elles sont mutuellement exclusives, revient donc à toutes les rejeter sauf une. Or, selon toute vraisemblance, il y a des milliers de voie possibles, recensées dans toutes les époques et toutes les régions du monde. Exclure autant de choix possibles de manière éclairée suppose un esprit critique et une dose de scepticisme.

En effet, si nous essayons de choisir une voie, si nous tentons de nous cramponner à la vérité, cela implique que, dès qu’une voie nous est proposée, nous tentons de la passer au crible de critères pointus. Puisque des milliers de choix sont possibles, il faut être rigoureux dans ce qui nous permettra de faire le tri. Et c’est peut-être là une recette essentielle : avant de choisir, il convient d’abord d’éliminer ce qui est certainement faux :

Et pour raffermir Abraham dans sa croyance, Nous entendîmes devant lui le Royaume des Cieux et de la Terre. C’est ainsi que, voyant briller un astre à la tombée de la nuit, il s’empressa de dire : « Je n’aime pas ceux qui disparaissent ». Puis, voyant poindre la Lune, il s’écria : « C’est cela mon Dieu! ». Mais quand la Lune disparut à son tour, il déclara : « Si mon Seigneur ne m’indique pas la voie à suivre, je serai du nombre des égarés ». Puis vint à se lever le Soleil, alors Abraham s’écria : « Voilà mon Dieu ! Voilà le plus grand ! ». Mais lorsque le Soleil eut disparu à son tour, Abraham s’écria : « Ô mon peuple ! Je désavoue tout ce que vous associez à Dieu. » (S6.V75-78)

Il peut être dès lors instructif de se pencher sur ce qu’est l’esprit critique, le scepticisme, qui sont des moteurs efficaces pour éviter de tomber dans les premières rumeurs, de se laisser guider par des apparences et des artifices. Ce qui passe notamment par une réflexion sur notre manière de penser, de raisonner, nos biais : nous en discutons ici.

3° Réussir à écarter ce qui, à coup sûr, apparaît faux, rend certainement plus aisé de s’approcher la vérité, ce qui est l’ultime aboutissement d’une réflexion sur le sens de notre existence. Mais embrasser une voie qui nous apparaît comme vraie suppose d’avoir des arguments sérieux. Autrement dit : on ne peut se permettre d’avoir des convictions sans présenter des preuves solides :

Les gens des Ecritures disent : « Seuls les juifs et les chrétiens entreront au Paradis », exprimant ainsi leurs propres désirs. Réponds-leur : « Apportez-en la preuve, si vous êtes véridiques ! » (S2.V111)

Il peut être dès lors utile de se pencher sur la manière d’asseoir nos convictions sur des preuves ou, plutôt, de reconnaître les preuves où elles sont afin de ne s’asseoir nos convictions que sur des éléments solides : autant d’éléments évoqués ici.

Conclusion : la question « pourquoi être musulman » est moins naïve qu’il n’y paraît. Elle nous pousse à nous interroger sur nos loyautés familiales, culturelles et sociales et voir si celles-ci ne nous embrument pas la vision. Elle nous encourage à réfléchir sur ce qui nous amène à refuser tant de voies, de religions et de philosophies sur le « marché spirituel ». Elle nous amène enfin à considérer ou reconsidérer les preuves sur lesquelles on s’appuie lorsqu’on avance cette formule lourde de sens : « Je suis musulman ».

C’est dans l’objectif de réfléchir à ces questions, et de vous proposer mes humbles réflexions, que je lance ce blog. Qu’Allah nous permettre de distinguer le vrai du faux, qu’Il nous permette de rejeter le mensonge, et de nous cramponner à la vérité.

 

Ne serions-nous que des moutons?

 

  • Nous sommes avant tout un double héritage

Dans le premier billet de blog, je proposais de s’interroger sur les raisons pour lesquelles nous sommes musulmans. Le sujet étant vaste, il a été divisé en trois questions sous-jacentes. La première question, qu’on traite ici, demandait en substance : dans quelle mesure les religions ne sont-elles pas que des produits socio-culturels hérités ?

Ce concept d’héritage est assez intéressant et permet de faire la transition. En effet, il y a au moins deux éléments qui nous constituent tous en tant qu’êtres humains : le patrimoine génétique, héritage des brassages d’ADN qui nous viennent des parents ; et le patrimoine socio-culturel, qui nous vient des parents mais également des proches, de la société environnante, de la culture dans laquelle on baigne. Or, de ces deux éléments, nous n’en choisissons… aucun : nous naissons avec ce « double héritage » qui ne nous a pas demandé notre avis, et qui détermine/conditionne fortement notre couleur de peau, notre langue, notre culture, etc.

Ce sont là des choses tellement simples (basiques !), pensez-vous probablement. Pourtant, les quelques conclusions qu’on peut en tirer ne sont pas les choses les mieux partagées du monde. En effet, si on accepte cette prémisse, force est de constater que, en admettant qu’il existe une vérité universelle, rien, a priori, ne devrait nous conforter dans l’idée quec’est notre façon d’être et de vivre qui est supérieure à celles des autres. Plusieurs raisons à cela :

1° Il y a tant de groupes vivant sur cette terre, et depuis tellement longtemps, que la probabilité a priori que ma manière d’être et de vivre soit supérieure ou authentique est très faible. C’est une véritable loterie et compter dessus paraît très illusoire.

2° Comment décider des critères qui départagent les communautés et sociétés humaines et désignent celles qui sont le plus proche du bien, du beau, du vrai ? Chaque société comportant sa propre manière de répondre à cette question, il semble a priori impossible de partir de là pour prétendre apporter une réponse claire.

3° Quand bien même il existerait de tels critères, cela ne résout pas un problème essentiel : puisque ce que je suis (héritage génétique) et ma manière de vivre (héritage socio-culturel) sont des éléments sur lesquels je n’ai aucune prise à la naissance, puis-je vraiment me reposer dessus pour affirmer a priori la supériorité de ma civilisation, de ma religion, ma couleur de peau, l’histoire de mon peuple, ou tout autre chose ? Quel mérite tirer de quelque chose que l’on a pas choisi ?

Or, on en fait tous le constat, l’histoire humaine est jalonnée de querelles, de batailles, de guerres où chacun s’érige en dépositaire de la vérité vraie, et considère que sa manière de voir est la seule qui ait de la valeur. Dit en d’autres termes : les être humains ont tendance à considérer que la société dans laquelle ils sont nés, les traits culturels qui lui sont propres, la langue qui y est parlée, la religion professée, et souvent également les caractéristiques physiques qui y sont majoritaires (couleur de peau, taille, type de cheveux, etc.) , tout cela constitue une manière d’être et de faire qui est vraie et bonne, à tel point que cela justifie une grande loyauté envers son groupe, loyauté accompagnée d’une suspicion voire d’une haine envers les autres groupes.

  • Loyauté et sentiment d’appartenance

Il y a un grand nombre d’études en sociologie, histoire et psychologie sociale qui démontrent que, dans l’espèce humaine, l’individu favorise grandement son groupe au détriment des autres. Il suffit de voir deux supporters d’équipes de foot rivales discuter, ou un débat entre nationalistes de pays adversaires, ou même les querelles sur les accents et dialectes, pour constater ce que ces études ont pu mettre en évidence : le biais d’ethnocentrisme. Ce biais nous pousse vers ce qu’on a décrit plus haut, à savoir le fait de voir son groupe (le in-group) comme étant supérieur (en norme, valeur, civilisation, etc.) par rapport à d’autres groupes humains (les out-group). Mais ce n’est pas tout. Dans une expérience de psychologie sociale menée par Greenberg et Rosenfield (1979), ces derniers ont mis en évidence un célèbre biais qui découle du premier : l’erreur ultime d’attribution. Dans cette expérience, les cobayes, des hommes blancs, doivent juger d’autres personnes de différentes origines par rapport au succès à remplir une tâche. Lorsqu’ils jugeaient des Blancs qui réussissaient la tâche imposée, ils attribuaient cette réussite au fait qu’ils étaient Blancs. Mais lorsqu’ils jugeaient des Noirs, alors la réussite de ces derniers avait tendance a être imputée à la chance ou aux circonstances externes. Evidemment, c’était l’inverse en cas d’échecs.

Il y a un nombre incalculable d’expériences de ce genre (qui pourront faire l’objet d’articles ultérieurs si cela vous intéresse) qui démontrent, par exemple, que les humains sont, en général, à ce point ethnocentriques qu’ils attribuent leurs réussites à des qualités intrinsèques, et qu’ils minimisent les réussites d’autres groupes en y trouvant des explications contextuelles. Mais pourquoi cette loyauté et pourquoi au détriment des autres ? Il y a de nombreuses explications et hypothèses. La plus répandue est celle de la survie tout simplement. La meilleure stratégie pour survivre, c’est que le groupe dans lequel on vit soit solide et qu’il y règne une forte cohésion. Cela passe donc par une exaltation de son propre groupe et de ses valeurs. Mais dans la mesure où les ressources sont rares et convoitées et qu’elles font donc l’objet de luttes contre d’autres groupes humains, cette stratégie passe par la délégitimation des autres, voire leur déshumanisation.

Ces biais d’ethnocentrisme sont probablement à la base de la survie de bien de communautés humaines. On en voit aujourd’hui les manifestations dans les nationalismes, les luttes passionnées entre supporters de foot, les guerres ethniques, tribales, religieuses, etc. Il est toutefois aisé de voir que l’efficacité de cette stratégie n’est absolument pas corrélée à la qualité ou l’authenticité des valeurs morales des sociétés concernées. C’est ce qui nous concerne directement dans notre réflexion : puisque les groupements humains ont usé de ces biais pour assurer survie et cohésion, qu’est ce qui nous garantit que nous ne faisons tout simplement pas la même chose en défendant notre groupe, notre langue, notre… religion ?

  • Loyauté envers quoi ?

Cette question épineuse repose la question des critères que nous utilisons pour nous engager en société. Or, si l’on essaye de prendre du recul et de réfléchir loin des biais et des carcans imposés par l’ordre social, national ou religieux, il y a fort à parier qu’on se retrouvera vite en décalage par rapport aux gens qui nous entourent. C’est l’épreuve qui a frappé les Messagers et les Prophètes, le salut d’Allah sur eux tous. Par exemple, le prophète Sâlih, qui était très respecté dans sa communauté, où il occupait une haute position sociale, s’est vu attirer les foudres des élites :

Ô Sâlih ! Tu étais jusqu’ici l’objet de nos espérances. Vas-tu à présent nous interdire d’adorer ce que nos ancêtres adoraient ? (S.11.V62)

S’agit-il d’une trahison ? De tous temps, les individus qui ont essayé de faire émerger d’autres discours, en prenant la vérité et les preuves comme seules boussoles morales, ont été exilés ou tués en tant que « traîtres ». On peut le voir aujourd’hui avec le phénomène de « lanceurs d’alerte », prendre le risque de faire passer des impératifs moraux avant la cohésion de son groupe expose à des épreuves parfois terribles. Pourtant, au vu de tout ce qu’on a pu dire jusqu’ici, il est essentiel de rentrer dans une démarche sceptique. Puisque toute société se prémunit contre les autres et contre son propre déclin en exaltant ses valeurs et ses normes tout en dédaignant voire en affrontant les autres, il est essentiel, si l’on veut diriger sa loyauté avant tout envers la vérité, de marquer un temps d’arrêt et de ne pas accepter, a priori, le récit majoritaire imposé par la société dans laquelle on baigne.

En bref : si nous ne voulons pas être des moutons, nous devons être sceptiques, prudents et tenir compte des biais très puissants qui conditionnent nos comportements depuis des milliers d’années. Cette démarche de réserve, de prudence et de scepticisme était l’objet du deuxième point dans l’article précédent, que nous traiterons donc, si Allah nous le permet, dans le prochain billet de blog 

 

 

Spiritualité : quelle place pour l’esprit critique ?

Petit rappel : après s’être posé la question « mais au fait, pourquoi être musulman ? », on en est arrivés à cette autre interrogation : « Et si nous ne faisions que suivre aveuglément le reste du groupe ? » . Nous en avons conclu que, pour tenir compte de ces biais qui peuvent nous obstruer le raisonnement, il faut une certaine dose de scepticisme et ne pas accepter a priori les idées qui nous entourent. C’est le sujet de ce billet de blog.

  • Achats en ligne et « marché cognitif »

Tentons une parabole. Imaginez que vous surfez sur votre site d’achats en ligne favori et que vous comptez y faire l’acquisition de ce magnifique appareil photo qui vous tente depuis si longtemps, et dont le prix s’exhibe en 4 chiffres. Il vous faudra y consentir une année d’économies mais vous êtes convaincus d’en avoir besoin. Quel réflexe (sans mauvais jeu de mot) sera le vôtre ? Sans aucun doute, vous irez consulter scrupuleusement les avis des consommateurs et critiques avisées. Or, dans la mesure où le coût à sacrifier est très important, il est très probable que vous accorderez une attention particulière aux critiques négatives, car vous voulez éviter avant tout l’achat d’un appareil qui vous décevra et ne tiendra pas ses promesses.

Mais quel rapport avec notre sujet ? Et bien nous pouvons faire un parallèle entre cette situation et ce qu’on peut appeler le « marché cognitif et spirituel », à savoir toutes les idées, les dogmes, les idéologies, les religions auxquels nous sommes confrontés dans notre vie et qui promettent tous plus ou moins de sens à l’existence. Si jamais vous vous mettez en quête d’une façon de voir le monde, d’une grille de lecture, qui soit le plus proche possible de la vérité et grâce à laquelle votre vie revêtira du sens, il ne s’agit pas là d’une démarche bénigne, et les coûts à consentir sont potentiellement immenses. Que ce soit en terme de sacrifices dans la vie, de choix de conjoint, de métier, mais aussi en terme de… vie après la mort. En effet, si l’enfer et le paradis existent réellement, ça pèse d’un poids conséquent sur la balance de votre choix.

Et c’est là que le lien devient pertinent : l’attitude consistant à se jeter sur le premier choix d’appareil coûteux parce que c’est en promotion ou parce que le voisin a le même, n’est pas plus responsable que celle d’embrasser les convictions ou religion de ceux qui nous entourent, de la société dans laquelle on évolue, de l’époque que l’on vit. La démarche sera dès lors sensiblement identique : on prêtera une attention soutenue, prudente et sceptique à tout ce qui est proposé sur le marché cognitif et spirituel en essayant de déterminer tout ce qui est faux et illusoire, pour mieux l’exclure. Procéder par élimination, en quelque sorte.

  • Mais pourquoi cette démarche sceptique, au fond ?

Après tout, pourquoi ne pas juste vivre et essayer de tirer son épingle du jeu sans avoir à opérer des choix difficiles ? C’est une question fondamentale et, comme on l’a vu, poser ce genre de questions essentielles nous amène à nous en poser encore plus. Si on ne peut pas la traiter en trois coups de cuillère à pot, on peut tout de même aiguiller vers quelques éléments de réponse :

  1. Comme évoqué plus haut, la question de la vie, de la mort, de l’existence divine, de l’enfer ou du paradis, sont si graves et leurs conséquences potentielles si lourdes qu’il est plutôt de bon sens de s’attarder sur le sujet et faire le tri.
  2. Il est dans la nature humaine de se poser des questions sur ce qui nous entoure et sur le sens de la vie. Mettre en retrait ces interrogations pour ne se consacrer qu’aux aspects matériels de l’existence sont les ingrédients par excellence du « désenchantement du monde » (concept sur lequel on reviendra si Allah nous le permet) qui est un des principaux maux aujourd’hui. Chercher le bonheur en éludant les questions existentielles n’a pas tellement l’air d’apporter plus de bonheur.
  3. Ne pas faire de choix est en réalité faire un choix par défaut. En effet, nous sommes de véritables « éponges » sociales et culturelles et, si nous ne sommes pas acteurs des questions qui orientent nos vies, alors nous serons des résultats passifs des influences socio-culturelles qui détermineront en grande partie notre existence.
  • Comment suivre cette démarche sceptique ?

Il n’y a pas de recette miracle, pas de voie royale à suivre. C’est un processus continuel qui doit être nourri par une réflexion aiguisée et rigoureuse. S’il y a un élément qui peut en être le moteur, c’est sans doute le suivant : connaître les lois et les règles de l’esprit humain et des sociétés, comprendre qui nous sommes et comment nous pensons en définitive, afin de guider la démarche sceptique et éviter les écueils dans lesquels on tombe si facilement. Illustrons par plusieurs exemples :

  1. Le biais endogroupe, comme expliqué dans le le billet précédent, doit nous pousser à nous méfier de notre tendance à exprimer de la loyauté aveugle envers notre groupe et à rejeter trop facilement d’autres façons de vivre et de penser. Comme il a déjà été traité, on ne s’attardera pas dessus.
  2. Un autre biais, extrêmement puissant et auquel il faut donc faire particulièrement attention, est le biais de confirmation. Bien établi par des dizaines d’études dans des champs divers, ce biais est celui qui nous pousse à sélectionner uniquement les éléments qui vont en faveur de nos préjugés, nos croyances, nos stéréotypes, et à écarter ce qui les contredit. Il est d’autant plus pernicieux qu’il opère de manière inconsciente. Prenons un exemple simple : une personne qui est convaincue que les femmes sont de mauvaises conductrices retiendra chaque incident de circulation qui implique une femme, tout en écartant chaque cas qui contrarie ce préjugé (les cas où des hommes conduisent mal ou les cas où des femmes conduisent bien). Ce biais est si fort qu’il est presque impossible de faire entendre raison, même en présentant les statistiques qui démontrent, en l’occurrence, la fausseté du préjugé pris dans notre exemple.
  3. La « dépendance au sentier » (path dependance en anglais) est un concept utilisé en sciences sociales particulièrement frappant. Représentez-vous une belle pelouse verte. Si, pour rejoindre un point B à partir d’un point A, on traverse souvent cette pelouse au même endroit, un sentier va se créer. Toutes les personnes qui viendront ensuite emprunteront ce sentier sans même se poser la question de l’alternative. Et ce, même si le point B devient un point C un peu plus éloigné, autrement dit, même s’il devient de moins en moins intéressant d’emprunter ce sentier. Les traditions, les us et coutumes, les institutions sociales et politiques suivent un peu ce schéma, et il n’est pas difficile de trouver des exemples de sociétés qui suivent un modèle dépassé, obsolète, faux, juste par le fait qu’il est plus simple de suivre ce qui existe déjà.
  4. Le point précédent nous mène à un autre concept de sociologie : la normalisation. Concept que l’on retrouve notamment chez Michel Foucault, la normalisation est en quelques sorte l’internalisation de règles, de codes, de manière d’être et de vivre, chez les membres d’un groupe ou d’une société. Cette internalisation est telle que ces règles n’apparaissent plus comme des règles : elles sont normales. Cela peut aller du style vestimentaire aux pratiques sexuelles, hygiéniques ou alimentaires, en passant par la manière de se tenir ou de parler. Ce principe est d’autant plus délicat que, pour se rendre compte du caractère construit des normes qui nous entourent et qu’on a intégrées depuis tout petit, il faut prendre du recul et questionner toutes nos pratiques, ce qui est loin d’être évident.
  5. Les rumeurs et fausses informations : que d’études en psychologie et sociologie le démontrent, il est extrêmement aisé de faire circuler une information fausse ou infondée. A l’heure des réseaux sociaux, ce qu’on appelle « fake news » n’est en fait pas un phénomène nouveau. C’est plutôt la facilité de circulation et l’abondance de canaux de communication qui ont aiguisé ce problème. Etudier la manière dont les fausses informations sont créées, diffusées, crues, est un excellent moyen d’exercer son esprit critique, et d’autant plus important qu’il n’est pas nécessaire  de vouloir mentir pour que les mensonges circulent tout de même :

« Ô vous qui croyez ! Si un homme pervers vous apporte une nouvelle, vérifiez-en la teneur, de crainte de faire du tort à des innocents, par ignorance, et d’en éprouver ensuite des remords » (S49.V6)

D’après Abu Hurayra (qu’Allah l’agrée), le Prophète (que la prière d’Allah et Son salut soient sur lui) a dit: « Il suffit à une personne, pour mentir, de transmettre tout ce qu’elle entend ». (Rapporté par Muslim)

Arrêtons ici cette liste non-exhaustive, que nous essayerons de développer et illustrer à travers d’autres publications à l’avenir. Rappelons-en l’objectif : appuyer une démarche sceptique sur une connaissance de l’humain, des règles qui régissent son esprit et la vie en société, afin de se prémunir contre les fausses doctrines, idéologies, crédos, etc., qui pullulent sur ce « marché cognitif et spirituel ».

Voilà quelques éléments lancés en vrac en faveur du développement de l’esprit critique. Nous avançons donc petit à petit depuis que nous avons lancé cette fameuse interrogation : « Pourquoi sommes-nous musulmans ? ».  A ce stade, nous devons nous poser la question suivante : en quoi cette démarche s’applique au musulman et à l’islam ? Ecarter les fausses doctrines, c’est bien. Mais comment trouver la bonne doctrine, et sur base de quelles preuves ?

C’est, si Allah nous le permet, l’objet du prochain billet de blog.

 

 

 

Où en est-on dans nos pérégrinations ?

Dans les derniers articles, nous sommes parvenus à établir plusieurs points fondamentaux : un individu partage très souvent les convictions de son groupe, sa nation, la société dans laquelle il baigne. Par conséquent, s’il veut établir ses convictions sur base de critères autres que l’instinct de groupe, il doit suspendre son jugement. Le problème est qu’ensuite il se retrouve devant un vaste « marché cognitif et spirituel » dans lequel il est difficile de se retrouver. Il doit être dès lors armé d’outils d’esprit critique et de scepticisme. Tout cela permet, d’abord, de ne pas adopter aveuglément les traditions et coutumes qui l’entourent ; ensuite, de passer au crible de critères pointus les croyances qui existent afin d’écarter toutes celles qui posent des problèmes de crédibilité et de vraisemblance. Mais que reste-t-il après cela ? Y a-t-il encore des convictions saines et véritables ? Comment en établir les preuves ?

Une preuve est, selon Le Larousse, « ce qui sert à établir qu’une chose est vraie ». Le Centre national de Ressources textuelles et lexicales précise qu’il peut s’agir d’un « fait, d’un témoignage ou d’un raisonnement susceptible d’établir de manière irréfutable la vérité ou la réalité de quelque chose ». On pense assez naturellement au domaine judiciaire, dans lequel la preuve joue un rôle fondamental pour trancher l’issue d’un procès ; on pense aussi aux mathématiques et à ses innombrables théorèmes basées sur des démonstrations qui en prouvent la véracité ; on pense également, bien sûr, aux preuves expérimentales propres à la démarche scientifique. Réflexion faite, on se rend compte assez vite que, quelque soit le domaine évoqué, cette idée de preuve est très adossée à la démarche scientifique et expérimentale : au niveau judiciaire, la police scientifique joue un rôle prépondérant ; les mathématiques, quant à elles, en sont l’édifice incontournable.

Mais, dans notre quête de vérité, la démarche scientifique ne pourrait-elle pas jouer un rôle de premier plan ? En effet, on pourrait caresser l’idée de l’utiliser pour faire « notre shopping » sur le marché cognitif et spirituel. Allons encore plus loin : considérons que ce marché cognitif et spirituel est constitué d’innombrables discours sur le monde, et que la méthode scientifique et expérimentale fournit elle-même un de ces discours. Si notre volonté est de choisir un discours qui parvient à prouver sa cohérence, sa force explicative, qui apporte les preuves de ce qu’il avance, alors la méthode scientifique paraît tout indiquée.  Autrement dit : les convictions qu’il conviendrait d’embrasser, c’est « la science » elle-même. On pourrait fournir plusieurs arguments en faveur de cette position :

  • En plusieurs millénaires de polémiques, de débats, de découvertes, le discours scientifique a su s’imposer de manière triomphante. Les débats qui ont opposé maints scientifiques au clergé catholique, par exemple, ont marqué les esprits et obligé les autorités ecclésiastiques, au fur et à mesure des preuves qui s’amoncelaient, à reconnaître leur défaite (l’exemple de Galilée est typique). La plupart des superstitions sur les divinations, la magie, les sorcières, la malchance, la foudre, les tremblements de terre, etc., ont trouvé des explications solides à la lumière de la méthode scientifique, qui a inexorablement gagné du terrain.
  • Il suffit de regarder autour de nous : les avions, les voitures, la télévision, internet, la conquête spatiale, les révolutions agricole et industrielle, et plein d’autres avancées et progrès accumulés, témoignent du succès de la méthode scientifique. Si cela marche avec autant de précision et de fiabilité, c’est qu’il y a, au minimum, un fond de vérité derrière ce discours. La prédiction de la météo ou des prochaines éclipses prouvent tous les jours la solidité de ces méthodes, là où les superstitions et autres croyances sont peu fiables.
  • Le discours scientifique est universel. Chacun, peu importe son âge, son ethnie, son genre, est en principe à même de comprendre, étudier et appliquer les acquis de la méthode scientifique. Toutes les régions du monde sont concernées par les progrès scientifiques, et les universités d’ici et d’ailleurs suivent globalement les mêmes modèles théoriques et pratiques qui en découlent. En revanche, les croyances et religions sont beaucoup plus localisées et concernent des populations souvent homogènes.
  • Discours scientifique et esprit critique vont de pair. En effet, les outils que l’on utilise dans la démarche critique et sceptique sont directement inspirés de la méthode scientifique, sans compter qu’elle y puise les découvertes permettant de mieux comprendre la façon dont fonctionne l’esprit humain et, ainsi, remédier aux nombreux biais de raisonnements qui nous affectent tous.
  • Le discours scientifique n’a pas peur de la contradiction. Au contraire, c’est même son moteur. Les hypothèses scientifiques sont réfutables, et les théories ne demandent qu’à être révisées, amendées, précisées, corrigées. De paradigmes en paradigmes, de théories en théories, des siècles de découvertes scientifiques ont permis d’accumuler un corps de connaissances très important, remis à neuf à chaque fois qu’une découverte éclaire d’un nouveau jour telle hypothèse ou telle théorie.

De tout cela, on peut donc conclure que 1° la méthode scientifique permet d’écarter la plupart des croyances sur le marché cognitif et spirituel et que 2° elle fournit elle même une candidate intéressante en tant que grille de lecture du monde. Ce pourrait donc être, en quelque sorte, Le Criteriumpar excellence. Cela ne résiste toutefois pas à l’examen. En effet, on ne voit pas trop en quoi la démarche scientifique pourrait nous offrir une philosophie de vie ou des réponses sur l’existence de Dieu ou de la vie après la mort. Que dire de sujets comme l’euthanasie ? L’eugénisme ? La redistribution des richesses ? La démarche scientifique est excellente pour nous parler de ce qui existe et se passe autour de nous. Elle nous indique comment sont les choses. Elle ne ne dit rien sur comment devraient être les choses. Autrement dit : c’est une méthode descriptive mais pas normative, dans le sens où elle ne peut pas trancher sur les choix de société, éthiques, déontologiques, ainsi que sur les questions existentielles.

Mais la science a-t-elle dit son dernier mot ? Sans doute pas. Car si elle n’est pas en elle-même une philosophie de vie parmi les autres philosophies de vie disponibles sur le marché cognitif et spirituel, la démarche scientifique n’en repose pas moins sur des fondations philosophiques qu’on regroupe sous le nom de matérialisme philosophique. Comment définir ce concept ? Tentons d’en cerner les fondements :

  1. Tout ce que l’on peut étudier dans l’univers qui nous entoure est fait de matière, c’est-à-dire de choses observables, mesurables, quantifiables.
  2. Tous les phénomènes qui se passent dans l’univers sont le fruits d’interactions matérielles.
  3. Toutes les interactions matérielles sont la conséquence de phénomènes matériels qui les précèdent (causes et effets), ce qui exclue toute explication surnaturelle.
  4. Ces phénomènes obéissent à des lois fondamentales qui régissent l’univers et la manière dont les interactions vont se dérouler.

Prenons un exemple pour l’illustrer : la foudre.

  1. La foudre est une décharge soudaine et brutale d’électricité. L’énergie électrique fait partie de la matière dans le sens ou c’est une chose observable, que l’on peut étudier.
  2. La foudre est le fruit d’interactions entre deux couches de charges électriques de signes opposés, séparées par une bande d’air qui isole les deux couches jusqu’à ce que l’énergie soit trop importante et qu’elle se décharge violemment. Il y a donc des interactions entre charges électriques qui expliquent le phénomène.
  3. Ces interactions sont la conséquence d’une série d’autres phénomènes qui les précèdent, par exemple la température, l’humidité, l’altitude, la météo des derniers jours. Pas besoin d’invoquer une explication soudaine et surnaturelle.
  4. Les lois de l’électricité (par exemple la loi de Coulomb qui décrit les interactions entre charges électriques) régissent le déroulement du phénomène.

Précisons donc les choses : alors que le discours scientifique ne fait rien d’autre que proposer une méthode pour comprendre le monde qui nous entoure en testant des hypothèses qui seront expérimentées dans des conditions rigoureuses, le matérialisme philosophique qui en constitue l’arrière-plan idéologique fournit quant à lui une véritable manière d’appréhender le monde qui nous entoure et de lui donner un sens. Mais, pourrait-on objecter, en quoi est-ce que cela nous donne des pistes pour ce qui concerne les questions évoquées plus haut ? Le matérialisme philosophique éclaire-t-il les sujets de société ? L’eugénisme, la place de la femme dans la société, les droits des prisonniers, la politique économique, la justice, tout cela y trouve-t-il des réponses ? Et bien, indirectement, oui. Puisque le matérialisme philosophique fournit un cadre qui exclue l’esprit et les explications surnaturelles, puisqu’il avance que tout n’est que matière et interactions matérielles, puisque toute idée de Dieu ou d’âme n’y trouve aucune pertinence, alors cela influe considérablement sur la manière dont nous allons nous pencher sur ces questions.

Dit de manière simple : le matérialisme philosophique est ce qui permet de dire à ceux qui soutiennent cette position que l’hypothèse « Dieu » n’est pas nécessaire pour expliquer et comprendre le monde. Et c’est là qu’on peut mieux comprendre les liens indéfectibles qu’entretient le matérialisme philosophique avec l’athéisme. Les athées vont en effet un cran plus loin, et affirment que, puisque l’hypothèse « Dieu » n’est pas nécessaire, autant la rejeter. Or, si Dieu n’existe pas, alors c’est aux humains de prendre en main leur destinée et de s’organiser selon des modalités qu’ils auront eux-même choisies.

Cette position semble solide. Résumons-en les fondements :

  • La méthode scientifique est basée sur une approche dont le succès éclatant ces derniers siècles nous oblige à lui porter un grand crédit.
  • Le matérialisme philosophique fournit un cadre qui rend cette méthode intelligible : l’hypothèse de Dieu (ou du surnaturel en général) n’est pas nécessaire puisque l’étude de la matière nous permet de comprendre ce qui nous entoure.
  • L’athéisme en tire les conséquences et affirme que, tant qu’à faire, si l’hypothèse « Dieu » ne nous apporte rien dans la compréhension du monde, autant la rejeter purement et simplement.

Seyyid Hossein Nasr illustre l’impact de ce raisonnement lorsqu’il affirme que :

Depuis que les enfants apprennent […] que l’eau est composée d’oxygène et d’hydrogène, dans de nombreux pays musulmans, ils rentrent à la maison et le soir-même arrêtent de faire leurs prières. Aucun pays du monde islamique n’a été en fait épargné, d’une façon ou d’une autre, par l’impact de l’étude de la science occidentale sur le système idéologique de sa jeunesse…

[Passage traduit par Nidhal Guessoum, Islam et Science, Editions Devry, Paris, 2013, p. 171]

Existe-t-il des raisons de ne pas souscrire à ce raisonnement qui paraît implacable ? Je pense qu’il en existe. Cet article étant déjà bien long, je propose toutefois de remettre à un prochain article la suite de nos réflexions, si Allah nous le permet.

 

La cohérence du matérialisme

Dans l’article précédent, on a pu mettre en évidence le rôle fondamental qu’a joué la méthode scientifique durant les derniers siècles. Cette méthode, d’une efficacité redoutable, a permis d’établir des lois et de construire des théories qui tirent leur force des avancées technologiques qu’elles ont permises mais aussi, plus fondamentalement, de leur pouvoir de prédiction (c’est-à-dire la capacité à prévoir le résultats d’expériences ou de phénomènes grâce aux lois scientifiques).

Ces révolutions et les modernisations qu’elles ont accomplies ont favorisé l’émergence d’une manière de voir le monde, d’une grille de lecture, qu’on peut qualifier de matérialisme philosophique et que nous avions résumé de cette manière :

  1. Tout ce que l’on peut étudier dans l’univers qui nous entoure est fait de matière, c’est-à-dire de choses observables, mesurables, quantifiables.
  2. Tous les phénomènes qui se passent dans l’univers sont le fruits d’interactions matérielles.
  3. Toutes les interactions matérielles sont la conséquence de phénomènes matériels qui les précèdent (causes et effets), ce qui exclue toute explication surnaturelle.
  4. Ces phénomènes obéissent à des lois fondamentales qui régissent l’univers et la manière dont les interactions vont se dérouler.

Puisque les phénomènes et les objets qu’on étudie obéissent à (1°) des lois déterminés/déterminables, lois qui elles-mêmes mettent en évidence (2°) le principe de cause à effet, il n’est nul besoin d’invoquer un quelconque principe surnaturel ou extraordinaire. Que l’on parle d’une maladie, d’un évènement climatique, du fonctionnement d’un levier, de l’orbite des planètes, de l’énergie nucléaire, la méthode scientifique est suffisante pour les décrire, les comprendre, les expliquer.

Si, d’une part, l’hypothèse « Dieu » revient à invoquer un phénomène surnaturel, si d’autre part les phénomènes qu’on imputait à « Dieu » (la foudre, les épidémies, les éclipses, etc.) ont perdu de leur aura mystérieuse au fur et à mesure de la compréhension scientifique de ces phénomènes, alors le matérialisme philosophique semble assez cohérent lorsqu’il pose la question de la pertinence même de l’hypothèse « Dieu ». L’athéisme en poursuit la logique et conclut d’emblée : Dieu n’existe pas. L’histoire semble leur donner raison. A chaque fois qu’un mystère était résolu par un raisonnement scientifique, les croyants de tous bords n’hésitaient pas à pointer un autre phénomène encore inexpliqué, tenant là la preuve que, malgré tout, le surnaturel existe et donc, par ricochet, Dieu aussi. Jusqu’à ce que ce phénomène à son tour trouve une explication et ainsi de suite.

Admettons. Admettons pour l’exercice que cette façon de voir le monde est la plus sensée, et examinons les conséquences logiques de cette dernière, à travers ses deux piliers cruciaux : le principe de cause à effet et les lois scientifiques.

Un effet sans cause ?

Le pouvoir de prédiction de la méthode scientifique repose sur le fait que, en principe, à chaque effet précis, on peut imputer une cause ou un ensemble de causes qui l’explique. Par conséquent, quand par exemple on lâche un objet d’une masse déterminée à une hauteur déterminée, on sait précisément où et quand il va atterrir, s’il va rebondir, l’énergie cinétique dégagée, etc., car on connaît les lois élémentaires du mouvement qui dictent la façon dont agit et réagit la matière. Tout phénomène, même celui qui paraissait auparavant inexpliqué, est la conséquence d’au moins un phénomène qui le précède.

A la lumière de ces éléments, les phénomènes qui se soustraient au pouvoir prédictif des scientifiques n’y échappent pas par principe, mais à cause d’une grande complexité. On peut citer comme exemple : la prédiction du climat à long terme, les neurosciences et la psychologie, l’étude des sociétés humaines, de l’économie et la finance, ou de tout autre phénomène « chaotique » qui mobilise un nombre immense de paramètres impossibles à connaître entièrement. Si on connaissait tous les paramètres en jeu et les lois qui les régissent, alors on pourrait tout autant imputer et prédire tels effets à telles causes.

En bref, et si on écarte quelques considérations plus subtiles sur lesquelles on ne va pas s’attarder ici mais qui ne remettent pas en cause l’argumentation (comme la physique quantique ou les questions liées à la perception et la conscience), le monde autour de nous est fait d’objets qui se meuvent dans un immense univers et obéissent à des lois qui éclairent aux yeux de l’observateur les raisons des phénomènes qui touchent ces objets. Mais… qu’en est-il de l’univers lui-même ?

C’est là une question épineuse et dont les réponses peuvent bouleverser notre façon de concevoir le monde. Même pour le jeune Einstein, cette question restait une énigme, et on concevait à l’époque l’univers comme fixe, stable, immuable, a-historique, comme s’il avait toujours existé et existerait toujours. Cette explication n’était pas satisfaisante mais, faute de mieux, il fallait s’en contenter. A partir des travaux d’un physicien belge, George Lemaître, puis d’innombrables contributions et observations qui ont pris le relai, l’univers a lui-même pu être constitué comme objet physique. Il évolue, se dilate, se refroidit et on peut « remonter le temps » pour comprendre son origine, à un moment où il était très petit et immensément chaud… juste après le fameux Big Bang. Encore une victoire pour le matérialisme : l’univers lui même est gouverné par les lois scientifiques !

On peut donc lui appliquer le principe de cause et effet. Même si on ne comprend pas tout, on peut déterminer à quelle vitesse il s’est dilaté, pourquoi il se refroidit, quelle est l’évolution probable, prédire avec succès certains phénomènes. C’est là qu’intervient évidemment une question qui a fait beaucoup couler d’encre : qu’est-ce qui est la cause du Big Bang ? Plus fondamentalement, qu’est-ce qui est la cause de l’univers lui-même, de la présence de quelque chose plutôt que du néant, ce néant qu’on ne pourrait même pas définir tant il échappe, par essence, à toute possibilité de l’appréhender ? C’est loin d’être une question anodine. Il y a bien des tentatives d’y répondre :

  • Le temps a émergé en même temps que le Big Bang et donc il n’y aurait aucun sens à parler d’une cause préexistante. Du coup, évoquer un moment « avant » le Big Bang n’aurait pas plus de sens que d’essayer de déterminer le « nord » du pôle Nord.
  • L’univers subit un cycle de Big Bangs et de Big Crunches, explosant, se dilatant puis mourant pour entamer un nouveau cycle.

Il y en a d’autres, mais ils peuvent peu ou prou tomber dans une des explications suivantes : soit la nature du temps est telle que ça n’a pas de sens de parler d’un « avant » le Big Bang, et donc la question de la cause n’est pas pertinente. Soit l’univers existe de tout temps, se formant, se reformant, en se déclinant peut-être en un nombre immense d’univers différents (hypothèse du multivers). Il n’en reste pas moins que l’on se retrouve face à un paradoxe fondamental : lorsqu’on essaye d’appliquer le matérialisme philosophique à l’histoire de l’univers, on se retrouve face à des explications qui exclue… toute cause matérielle. Soit l’univers émerge sans raison, soit il existe de lui-même de toute éternité. Ce mystère semble s’épaissir encore plus lorsqu’on interroge le statut des lois scientifiques elles-mêmes.

Quel statut pour les lois ?

Dans certaines conditions de température et de pression, deux atomes d’hydrogène (l’hydrogène est l’atome élémentaire, le premier du tableau périodique des éléments) s’assemblent pour former un autre atome : l’hélium (le deuxième atome du tableau périodique). C’est une loi fondamentale de la physique nucléaire, et ces réactions physiques ont eu lieu très tôt dans l’histoire de l’univers. Une question naïve qu’on peut poser est la suivante : comment les atomes d’hydrogènes « savent » ce qu’ils doivent faire, comment le faire et avec quel résultat ?

Posée de manière plus sérieuse : comment la loi s’articule-t-elle avec le phénomène qu’elle régit ? La méthode scientifique se base sur le fait que les lois physiques sont atemporelles : elles sont toujours invariantes dans le temps et l’espace. C’est une démarche plutôt pertinente puisque l’étude, sur base des lois physiques que l’on connaît aujourd’hui, de vestiges de l’univers (très vieilles galaxies ou rayonnements fossiles) a donné des résultats solides. Mais d’où viennent-elles, ces lois ? Cette invariance laisse presque à penser qu’elles sont des Idées au sens de Platon, c’est-à-dire qu’elles seraient issues d’un monde idéel, pur, où seule réside l’essence même de toutes choses. Pas très convaincant, comme approche…

La plupart des scientifiques s’accordent sur le fait que les lois scientifiques n’ont jamais bougé, elles sont fixées dans une sorte de « marbre cosmologique ». Cependant, si on essaie d’expliquer cette invariance, on se retrouve face une alternative qui ne résout pas grand chose. Cette alternative entre deux approches tout autant problématiques est décrite par le physicien et philosophe des sciences Etienne Klein :

[…] si l’univers est bel et bien apparu, ses lois physiques étaient-elles déterminées avant sa création ? Si la question à cette réponse est positive, pourquoi ne pas dire que les lois physiques ont constitué le berceau de l’univers ? Si elle est négative, une autre question se pose : comment l’univers est-il parvenu à « fabriquer » les lois physiques qui déterminent sa propre évolution et celle de la matière […] qu’il contient ?

[…]

Quelle relation le monde empirique entretient-il avec son arsenal législatif ? Lequel précède l’autre ? Qui est l’oeuf ? Qui est la poule ?

Etienne KLEIN, Discours sur l’origine de l’univers, Flammarion, 2010, pp. 141-143

Certains pourraient objecter qu’il n’y a pas de raison valable d’affirmer que les lois ne changent pas. Peut-être évoluent-elles, de manière imperceptible par exemple, en s’adaptant aux univers qu’elles régissent. Il y aurait alors un phénomène de co-évolution entre l’univers et les lois. Mais, comme le souligne d’ailleurs Etienne Klein également, se poserait alors la question de la loi qui régit… l’évolution des lois.

Le matérialisme contre lui-même

Certes, le matérialisme philosophique est très solide. Nous l’avons dit et répété, à travers des exemples concrets, son succès à expliquer et comprendre le monde qui nous entoure est indéniable. Cependant, c’est lorsqu’on essaie de pousser sa logique jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la question de l’origine-même de l’univers et des lois, que l’on se rend compte qu’on aboutit à des explications excluant les bases du matérialisme.

  • Si l’univers est la conséquence de l’évolution d’un univers antérieur, le principe de cause à effet est sauvegardé, mais on ne fait que déplacer le problème, ce qui nous mène à une régression infinie : un univers qui existe de toute éternité, éliminant toute possibilité de cause première.
  • Ou alors l’univers émerge, de lui-même, dans un Big Bang spontané et auto-généré, ce qui par définition exclue toute possibilité d’une cause entraînant un effet.
  • Quant aux lois scientifiques, si elles sont invariantes, immuables, on tombe dans le problème de l’oeuf et de la poule : que faisaient ces lois avant qu’il y ait des phénomènes à régir ? Et si les phénomènes ont eux-même engendré les lois qui les encadrent, quelle loi a régi l’engendrement ?
  • Si au contraire ces lois sont évolutives, adaptatives, on peut se demander quelle « métaloi », pour reprendre l’expression de Klein, régit ces évolutions ?

On se retrouve la plupart du temps face à deux situations : (1°) des problème de régression à l’infini (on explique l’étape précédente mais alors on déplace le problème), ou (2°) des problèmes de genèse spontanée (ça existe, mais sans cause première). Ces deux situations sont critiques puisqu’elles sont le résultat d’une étude « matérialiste » de ces questions mais qu’elles semblent, finalement, en saper les fondements…

Et l’hypothèse « Dieu » ?

A ce stade-ci de la réflexion, peut-on raisonnablement se tourner vers une explication qui se détourne du matérialisme philosophique et de la méthode scientifique ? Il y a deux bémols à cela :

  • Tout d’abord, les arguments qu’on a discutés dans cet article s’inscrivent dans une histoire et soulèvent des objections, sur lesquelles il conviendrait de se pencher avant de tenter de voir plus loin.
  • En toute rigueur, le fait de ne pas trouver d’explication satisfaisante sur une « cause première » de l’origine de l’univers et des lois qui régissent ce dernier n’est, en soi, pas un argument décisif en faveur de l’hypothèse du Dieu volontaire, omniscient, etc.

Mais cet article étant déjà suffisamment long, nous laisserons ces interrogations pour de prochaines publications.

 

Dans l’article précédent, on a pu mettre en évidence que deux piliers fondamentaux du matérialisme philosophique, à savoir le principe de cause à effet et les lois fondamentales de la science, semblent paradoxalement affaiblir l’édifice qu’elles sont censées porter. Autrement dit : quand on essaie de pousser la logique de la méthode scientifique jusqu’au bout, on tombe sur des conclusions qui contredisent les prémisses de base. En résumé :

  • Si l’univers est la conséquence de l’évolution d’un univers antérieur, le principe de cause à effet est sauvegardé, mais on ne fait que déplacer le problème, ce qui nous mène à une régression infinie : un univers qui existe de toute éternité, éliminant toute possibilité de cause première.
  • Ou alors l’univers émerge, de lui-même, dans un Big Bang spontané et auto-généré, ce qui par définition exclue toute possibilité d’une cause entraînant un effet.
  • Quant aux lois scientifiques, si elles sont invariantes, immuables, on tombe dans le problème de l’oeuf et de la poule : que faisaient ces lois avant qu’il y ait des phénomènes à régir ? Et si les phénomènes ont eux-même engendré les lois qui les encadrent, quelle loi a régi l’engendrement ?

L’hypothèse « Dieu » est-elle par conséquent justifiée ? Doit-on adopter l’idée d’une « cause première », cause qui serait à l’origine de l’univers et des lois qui déterminent les phénomènes de l’univers ?

« Pas si vite ! », nous lanceraient la plupart des athées et matérialistes. En effet, depuis que ces questions agitent les querelles philosophiques, c’est-à-dire depuis des siècles voire des millénaires, plusieurs objections ont été formulées pour s’opposer à l’hypothèse d’une entité fondamentale qui serait la cause de toutes choses. Attardons-nous sur quelques-unes de ces objections.

1° L’univers est né de « rien »

Plusieurs personnalités de premier plan, athées, matérialistes et scientifiques, affirment qu’il n’y a pas de problème à considérer que l’univers est né de « rien » ou du « néant ». Leur travail consiste à prouver que la question de l’origine de l’univers est une question que la science peut traiter,  qu’elle ne contredit pas le matérialisme philosophique. La fameuse question de Leibniz (« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ») ne serait donc pas une question métaphysique mais une question physique, scientifique.

Cependant, lorsqu’on lit attentivement les démonstrations, on s’aperçoit qu’il y a un flou sur la définition des termes « vides » ou « néant », et que c’est justement cette imprécision qui permet d’avancer cette thèse. Selon ces auteurs (par exemple le physicien Lawrence M. Krauss dans son livre A Universe from Nothing), ce fameux « vide » d’où émerge l’univers peut-être un champ quantique pré-existant, une dimension « vide/relativiste » ou d’autres expressions étranges du même ordre. Or, quels que soient ces termes et leurs définitions, une seule chose est sûre : quand il y a quelque chose de pré-existant, on ne peut parler de « vide » ou de « néant ». La question de Leibniz demande pourquoi l’univers et ce qu’il contient existe tout court, et pourquoi n’y a t-il pas plutôt un néant intégral, le rien absolu, le vide indéfinissable et indéterminable ? Si ce vide est une dimension quantique ou autre chose, cela ne ferait que repousser la question : pourquoi cette « dimension quantique » existe-t-elle ?

2° L’univers est « éternel »

Et si l’univers existait depuis toujours ? La réalité, ce serait peut-être une succession de « big bangs » ? Ou l’émergence de notre univers parmi des milliards d’autres qui existent, meurent, donnent naissance à d’autres univers ? Voilà qui permettrait de régler l’épineux problème de la cause de l’univers. Cette hypothèse implique toutefois un fait étrange : avant notre univers, il aurait existé un nombre infini d’autres univers (ou alors, mais ce qui revient au même, notre univers existe depuis un temps infini). C’est étrange car cela va à l’encontre de plusieurs éléments fondamentaux dans la méthode scientifique.

Quelques explications : premièrement, l’infini n’est pas une quantité ou un nombre, mais un concept. Ce concept est très utile pour l’abstraction mathématique et la compréhension théoriques des phénomènes qui nous entourent. Mais ce concept n’existe pas physiquement parlant. De la même façon qu’il n’existe pas une infinité de planètes, d’atomes, de photons ou d’énergie, il n’existe pas une infinité de « temps », d’heures, de secondes. Deuxièmement : s’il avait du exister une infinité d’univers (ou de temps) avant nous, nous n’aurions… jamais existé. En effet, en remontant le fil de l’histoire, on ne trouverait jamais de point de départ, puisque c’est l’essence même du concept d’infini. Chaque fois qu’on remonterait d’un univers, d’un jour, d’un millénaire, il faudrait encore répéter l’étape pour remonter encore plus dans le temps, et ça ne s’arrêterait jamais. Dès lors, si chaque univers doit attendre que le précédent émerge avant de pouvoir naître à son tour, notre univers n’aurait jamais eu le… temps d’exister.

3° La science trouvera les réponses plus tard

L’histoire des sciences est parsemée d’incompréhensions et d’obstacles qui ont été peu à peu dissipés par les découvertes scientifiques et les avancées technologiques. Comme nous le disions dans l’article précédent, les autorités religieuses ont toujours pris prétexte de phénomènes inexpliqués pour décrédibiliser la méthode scientifique, avant de devoir faire marche arrière lorsque cette méthode parvenait à comprendre et expliquer ces phénomènes. Beaucoup d’interlocuteurs dans ce débat rétorquent donc qu’on peut espérer que, à l’avenir, la méthode scientifique nous fera comprendre l’énigme de l’origine de l’univers et des lois qui le régissent.

C’est un point important à souligner et qui suscite souvent des malentendus, d’où l’importance de bien insister : le problème du matérialisme philosophique sur la question de l’origine de l’univers n’est pas un problème d’avancées technologiques, mais un problème de principe. En effet, on ne parle pas ici d’un problème de méthode scientifique, mais d’un problème dans la méthode scientifique. Un univers sans cause ou éternel est, par essence, un univers qui échappe aux explications qui suivent la méthode scientifique. Pour essayer de trouver une explication, il faudrait sortir de la grille de lecture matérialiste et emprunter des réflexions métaphysiques (au sens premier, c’est-à-dire « au-delà de la physique »). Par exemple, comme évoquée plus haut, une cause première fondamentale ? Ce qui nous mène à notre quatrième objection.

4° Quelle cause explique l’existence de cette « cause première » ?

C’est un contre-argument récurrent. Certains athées affirment que tenter d’expliquer le problème de la cause de l’univers par une cause première ne règle rien, puisqu’il faudrait alors trouver à nouveau une origine à cette cause première. Ce « contre-argument » est invalide et démontre une incompréhension sur ce qu’est cette « entité fondamentale » : la seule solution logique du problème est l’existence d’une cause première qui n’a elle-même pas de cause et qui est capable de faire émerger l’univers et les lois de l’univers. Par définition, cette entité (qui reste à définir) se situe au-delà des contingences et des nécessités physiques et matérialistes puisqu’elle se trouve en-dehors de tout cela, et qu’elle en est elle-même à l’origine.

Il est important de comprendre que le recours à cette explication, même si elle soulève des questions métaphysiques considérables, n’en reste pas moins la seule explication logique en utilisant les moyens issus du matérialisme philosophique, dont nous nous sommes contentés d’appliquer les principes en allant au fond de la question. La fausseté d’une religion, d’un courant spirituel ou de tout autre voie métaphysique n’invalide pas la solidité de la démonstration et ne peut donc pas suffire à ceux qui veulent écarter d’un revers de la main toute évocation d’une « cause première », d’une « entité fondamentale » ou, pour le dire simplement, de l’hypothèse « Dieu ». Mais de quel « Dieu » s’agit-il ?

5° Rien ne permet de passer d’une « cause première » à l’hypothèse « Dieu »

Quelles conclusions provisoires peut-on tirer à propos de cette « entité fondamentale » ? Tout d’abord, qu’elle est créatrice, puisqu’elle est capable de faire émerger un univers à partir de rien, du néant (au sens réel, cette fois-ci). Ensuite, qu’elle est législatrice, puisqu’elle est capable de créer tout un arsenal législatif qui détermine tous les phénomènes qui ont lieu dans l’univers. On peut également en déduire que cette entité est éternelle (puisque en dehors des contingences du temps) et d’une puissance considérable. Mais même tout cela ne devrait pas nous amener à considérer l’existence d’un Dieu, nous objecteraient beaucoup interlocuteurs en soulevant certains points pertinents :

  • En effet, en admettant que le problème de l’origine de l’univers et de ses lois trouve sa solution dans l’existence d’une cause première, aucune raison ne devrait nous incliner à penser a priori qu’il s’agit là d’un « Dieu » au sens où l’entendent des milliards d’individus de plusieurs religions différentes. D’ailleurs, lequel de ces « Dieu » choisir ?
  • Ne pourrait-il pas s’agir d’une entité qui existe bel et bien mais qui n’a rien fait d’autre qu’être à l’origine de notre univers ? Une entité fondamentale qui ne s’occupe pas des questions de justice ou de sens dans un monde où les humains, insignifiants, ne sont pas mieux ou moins bien lotis que les poussières rocheuses ou les étoiles mourantes ?
  • Et pourquoi ne pas considérer un « Dieu » sans volonté, sans conscience, sans liberté, a-sensé, a-moral (c’est-à-dire qui se situe en dehors de tout critère pour départager les questions de sens ou du bien face au mal) ?

Ces derniers points soulèvent des questions philosophiques cruciales et complexes. Nous, en tant qu’humains, agents de volonté doués de conscience et d’un sens moral, pouvons-nous êtres issus d’un monde créé sans liberté, sans conscience, sans moralité ? Pour tenter de comprendre la nature de cette « entité fondamentale », il serait pertinent d’approfondir ces questions mais également d’étudier la position athée/matérialiste qui, sur le sujet de l’humain, sa nature, sa liberté, sa moralité, a aussi son mot à dire. Gageons que la confrontation de ces positions fera émerger de nouveaux éléments pour éclairer notre quête. Ce sera l’objet des articles qui paraîtront bientôt si… Dieu nous le permet.

 

Sommes-nous libres ?

Tout d’abord, pourquoi nous posons-nous la question ? Rappel des épisodes précédents :

  • Le matérialisme philosophique (en gros : toute conséquence est issue de causes qui obéissent à des lois fondamentales) constitue une manière de décrire l’univers très puissante, efficace, prédictive. La méthodologie scientifique le prouve.
  • C’est d’ailleurs cette efficacité qui permet à l’athéisme de revendiquer des appuis solides et de rejeter l’hypothèse « Dieu »
  • Mais si toute conséquence a des causes, et puisque l’univers lui-même est un objet physique… quelle est la cause de l’univers ?
  • Le matérialisme nous mène inévitablement vers l’hypothèse d’une cause fondamentale, primordiale, cause d’elle-même. Bref, le matérialisme nous mène vers une cause qui sort des lois matérialistes
  • Quelle est donc cette cause première ? A ce stade, on peut déterminer qu’elle doit être créatrice, législatrice, éternelle et dotée d’une puissance considérable. Peut-on pour autant conclure en l’existence d’un Dieu souverain, juste, volontaire ?
  • L’humain, en tant qu’être doué de liberté et de conscience, nous dit-il quelque chose de la nature de cette cause ?
  • Cependant… qu’est-ce cela signifie : être « doué de liberté » ?

Voilà donc, résumées brièvement, les étapes qui nous ont amenés à poser cette question. La discussion, à la lumière du débat « matérialisme versus hypothèse Dieu », du concept de liberté, nous permettra de voir plus clair et de tirer quelques conclusions supplémentaires.

La liberté : concept phare de la modernité

Cet article n’a pas la prétention de dresser une histoire du concept « liberté » depuis l’avènement de la société moderne. Il est toutefois aisé de voir que, depuis la Renaissance jusqu’à la Déclaration des Droits de l’homme, en passant par les Lumières de Voltaire et Rousseau, la liberté est un principe qui a fédéré des luttes, des revendications, des devises et des mouvements de pensée. Le libéralisme (dans un sens très large) a teinté presque tous les mouvements politiques, et il n’existe presque aucun parti ou mouvement aujourd’hui qui ne revendique pas en bonne place l’idéal de la liberté (même si, évidemment, elle revêt des acceptions très différentes). L’Occident a été, et est encore en large partie, le fer de lance de ce combat. La lutte contre le clergé, puis la séparation plus ou moins effective de l’état et de l’Eglise/la religion, se sont accompagnées d’une place plus grande accordées à la liberté de culte, d’expression, de manifestation, d’orientation sexuelle. L’émancipation des hommes et des femmes, revendiquée ici et là, consiste en une maximisation de la liberté de chacun.

Cette lutte contre les religions/les églises est essentielle pour comprendre l’évolution de la « liberté » en Occident et dans le monde.

  • De façon pragmatique, il s’agissait de s’opposer aux interdits et obligations qui sont issues des règles canoniques tirées des Ecritures et imposées par le pouvoir clérical, les théologiens, les autorités religieuses. En ce sens, la sécularisation et la laïcité ont été des moyens de grignoter des espaces de liberté contre ce qui était perçu comme l’obscurantisme des religions.
  • Mais, à un niveau plus philosophique, il s’agit aussi chez certains de combattre l’idée d’un Dieu « Juge Suprême » qui accorde la grâce ou le châtiment, dirige le destin des humains et connaît l’avenir de tous. Replacer, en quelque sort, le destin entre les mains des hommes et des femmes, leur permettre de choisir en toute liberté la vie qu’ils désirent mener, tant qu’ils n’empiètent pas sur la liberté des autres.

Il n’est donc pas étonnant de constater que les penseurs et militants matérialistes/athées aient été à la tête de ces revendications et de cette lutte idéologique. Contre le fatalisme des religions, où Dieu contrôle tout, punit et châtie selon son désir, ils désirent promouvoir le libre-arbitre des humains qui, ensemble, gèrent leur vie selon des modalités qu’ils auront eux-mêmes décidées.

Mais qu’est-ce que la liberté ?

Question classique du bac philo, le concept de liberté est tellement large qu’on pourrait gloser des heures à son sujet. Cependant, ce qui nous intéresse dans cet article comme dans les précédents, c’est de confronter le monde qui nous entoure au discours matérialiste, puisque c’est à partir de ce discours qu’émergent les principaux arguments contre l’hypothèse « Dieu ». Or, à la lumière d’un tel discours, il faut admettre que la plupart des traités sur la liberté, depuis des milliers d’années que les philosophes traitent du sujet, n’utilisent pas ou presque pas l’outil scientifique. A ce titre, ils sont avant tout religieux et ne rentrent donc pas dans le cadre de cette discussion.

Tentons par conséquent une définition philosophique en adoptant une méthode scientifique : la liberté est la possibilité pour un « agent » (c’est-à-dire, toute chose qui agit) de penser, faire, dire, et ce indépendamment des contraintes qui environnent cet agent. Ce concept, qu’on appelle également le libre-arbitre, signifie que chaque fois qu’une contrainte pèse sur un comportement (une pensée, un acte, une parole), celui-ci n’est pas libre, ou en tout cas perd une partie significative de sa liberté. Le moteur d’un acte libre est par conséquent la volonté : « Je suis libre si et uniquement si je fais telle chose parce que je le veux et non en raison d’une contrainte ».

On pourrait, à la lumière de ces définitions, donner raison aux interlocuteurs athées : les croyants ne sont pas libres, se soumettent à Dieu et essayent tant bien que mal d’obéir aux injonctions divines, leur sort autant que celui des incroyants étant scellé par la Providence. Au contraire, les athées nient l’existence de Dieu et choisissent par conséquent, autant que faire se peu, les principes qui guideront leur vie. Seulement, est-ci évident que ça ?

Le matérialisme est automatiquement un déterminisme

Pour expliquer en quoi l’opposition « liberté » des athées et « fatalisme » des croyants n’est pas si évident, nous allons tenter de prendre des exemples, du plus simple au plus complexe, et les étudier à la lumière du matérialisme et de la méthode scientifique :

  • Les astres qui voguent dans l’espace sont décrits, avec beaucoup de précision, par la mécanique des lois célestes. Ces lois (comme le fameux E=mc²) expliquent comment, par exemple, les planètes « orbitent » autour du Soleil, ainsi que l’évolution des galaxies, des gaz interstellaires et bien d’autres phénomènes cosmologiques. Puisque ces astres ne font que suivre ces lois à la lettre, ils ne sont pas libres. Chaque instant est déterminé par les lois qui régissent leur mouvement dans l’espace. En effet, si, mettons, la planète Mars possédait un certain niveau de liberté, elle pourrait de temps à autres vouloir se comporter autrement que ce que les lois prévoient, et agirait en conséquence.
  • De la même manière, si je lance une boule de bowling contre des quilles, les lois physiques élémentaires vont déterminer la trajectoire de la boule, la force du choc, le mouvement des quilles, leur chute ou leur déplacement. Aucun des objets cités ici ne peut être l’auteur d’une volonté ou liberté quelconques.
  • Que dire de phénomènes plus complexes ? Une avalanche, par exemple, ou le cours d’une rivière, le climat, le tirage du Lotto, la fréquence des orages ? Il s’agit là de phénomènes bien plus complexes à décrire. Cependant, la complexité et, souvent, l’impossibilité de calculer précisément l’évolution de ces systèmes ne signifient pas qu’ils sont libres. Ils signifient uniquement que, au vu de toutes les interactions en jeu dans ce système (des milliards voire plus), il est humainement impossible de tous les connaître et donc de les étudier autrement que par des probabilités. Autrement dit : ces systèmes sont déterminés par les mêmes lois naturelles qui affectent la planète Mars ou la boule de bowling, même si à l’échelle humaine ce sont des phénomènes difficiles à étudier.
  • Mais qu’en est-il des « objets » vivants ? Ici aussi, on pourrait aller du plus simple vers le plus complexe. Une bactérie, par exemple, est infiniment plus complexe qu’un éboulis de montagnes. Une machinerie biochimique incroyable se déroule dans son cytoplasme et on peine encore à comprendre tout ce qui s’y passe. Mais, au delà des différences en terme de complexité, il n’y a pas de différence de nature. On peut chaque fois monter d’un échelon dans la complexité d’un système sans pour autant abandonner un constat fondamental : ce sont les lois physiques qui gèrent, orientent, déterminent l’état et l’évolution de ces systèmes.
  • Ce qui est valable pour la bactérie est valable pour le champignon, l’eucalyptus, l’escargot ou le poulpe. Au plus on s’élève dans la « hiérarchie » du vivant, au plus la complexité est grande, d’autant plus que les animaux considérés sont dotés d’un système nerveux abouti. Toutefois, quelle est, encore une fois, la différence de nature ? Une moelle épinière, un cerveau ou quelque objet naturel que ce soit peut-il échapper aux lois fondamentales qui affectent chaque atomes de l’univers ? Si on adopte une approche matérialiste des choses, il faut convenir d’une seule réponse possible : non, il n’est pas possible d’y échapper.
  • La suite est logique : le cerveau humain est constitué de neurones, de cellules, de vaisseaux sanguins, qui obéissent à des causes qui les précèdent. Des stimuli (la douleur, une hormone, un son, une sensation agréable ou désagréable, bref tout signal reçu et interprété par le cerveau) entraînent des réponses nerveuses, sensorielles et motrices, qui à leur tour vont donner lieu à des états donnés, qui seront la cause de nouvelles interactions et donc de nouveaux stimuli, etc. Le cerveau agit toujours en fonction de contraintes et de lois qui lui sont externes : soit des mécanismes biochimiques à l’oeuvre dans le corps biologique, soit des contraintes de l’environnement (la société, la culture, qui sont l’oeuvre collective de… millions d’autres cerveaux obéissant aux mêmes lois).

Liberté ou matérialisme… mais pas les deux

La démonstration suivante, qui reprend les points fondamentaux de cet exposé, est imparable :

  • La liberté suppose la capacité d’agir en dehors des contraintes qui affectent un être.
  • Or, tout être-vivant est constitué des mêmes entités matérielles (atomes, molécules) et subit les mêmes lois (phénomènes physiques, réactions chimiques) que celles qui sont à l’oeuvre dans les objets inanimés.
  • De plus, les lois fondamentales qui régissent ces entités sont absolues et s’exercent en tout lieu, en tout temps.
  • Par conséquent, les êtres vivants autant que les objets inanimés sont, en tout temps et en tout lieu, soumis à ces lois fondamentales, qui les contraignent de manière fondamentale.
  • Conclusion : puisque nous ne pouvons jamais échapper à ces contraintes, nous ne sommes… jamais libres.

Cependant, cette conclusion est-elle si étonnante ? Le matérialisme, dans la mesure où il décrit tout l’univers et ce qu’il contient comme des phénomènes entre des causes et des conséquences qui sont régies par des lois fondamentales, est une forme de… déterminisme. Autrement dit, chaque système (et son évolution) est déterminé à chaque instant par des lois qui le contraignent. Être libre signifierait détenir la capacité d’agir en dehors des lois fondamentales et d’échapper aux causes qui précèdent un acte. Ce qui revient à dire : être capable d’agir en dehors du matérialisme.

⇒ Soit le matérialisme est vrai, et la liberté n’existe pas. Soit la liberté existe, et le matérialisme est faux.

Cette conclusion est à ce point logique et limpide qu’elle fait consensus chez de nombreux scientifiques, les physiciens et les neuroscientifiques au premier chef. Nous aurons l’occasion d’y revenir (en tout cas sur la page Facebook).

Athées et croyants : même combat ?

Voilà qui reconfigure considérablement le débat entre athées et croyants sur la notion de liberté. Tel que cela apparaît à la suite de notre démonstration, on pourrait conclure en un match nul. Le matérialisme philosophique considère l’humain déterminé par les lois de la nature, les religions le considère déterminé par le Destin issue de la volonté divine. Sauf que, là encore, ça n’est pas si simple.

Tout au long des articles précédents, nous avons entrepris de prendre le discours matérialiste au sérieux et de tirer les conclusions de ses prémisses. Déjà, sur la question de l’origine de l’univers, on a pu déterminer que la seule solution logique est l’existence d’une cause fondamentale qui est à l’origine des lois naturelles et qui donc, elle-même, existe en dehors des contraintes matérielles. Par conséquent, de la même manière que cette cause fondamentale échappe au matérialisme sur la question de l’univers, on peut supposer qu’elle peut également échapper au matérialisme sur la question de la liberté.

On ne peut s’empêcher de souligner l’ironie de la situation. En effet, à bien considérer les arguments du débat « matérialisme versus hypothèse Dieu », on s’aperçoit que, sur la notion de la libertéet contrairement à ce qu’on pouvait penser de prime abord, tandis que les croyants détiennent des arguments pour défendre l’existence de la liberté, il ne convient pas du tout, en revanche, aux athées de mobiliser ce concept ! Renversement de situation…

Est-ce à dire qu’on peut trancher la question de savoir si l’être humain est véritablement libre ? A ce stade, non. Mais il est en tout cas possible de s’avancer sur la notion de liberté de manière absolue, en tout cas en ce qui concerne l’hypothèse « Dieu ».

Cela nous dit-il quelque chose de l’hypothèse « Dieu » ?

Au regard de tout ce qu’on établi jusqu’ici, la « cause première et fondamentale » revêt de plus en plus de caractéristiques : créatrice, législatrice, dotée d’une force considérable et… absolument libre. Pour quelles raisons pouvons-nous tirer ces conclusions sur la liberté ? Essentiellement grâce à deux arguments :

  • Tout d’abord, comme évoqué plus haut, parce que l’examen des prémisses du matérialisme nous oblige à devoir postuler l’existence d’une cause fondamentale qui échappe au matérialisme, puisque c’est cette cause elle-même qui est à l’origine des lois qui régissent le monde. A la lumière de ce point, le fait que le matérialisme contredit l’existence de la liberté n’est pas un problème, puisqu’il a déjà été mis en défaut, et le créateur/législateur éternel peut tout à fait détenir la liberté absolue.
  • Ensuite, et surtout, parce que l’acte de création d’un univers et des lois qui régissent le monde à partir du néant implique forcément une volonté première. Puisque rien n’existe avant et en dehors de cette cause fondamentale, il n’y a que la volonté de le faire qui peut expliquer l’existence de toutes choses. Si la cause première avait agi uniquement à cause de contraintes pré-existantes, alors… elle ne serait pas une cause première et on devrait expliquer à nouveau l’existence de ces contraintes. A la lumière de second point, le créateur/législateur éternel doit détenir la liberté absolue.

L’hypothèse-Dieu, à ce stade, suppose donc une Entité créatrice, législatrice, éternelle, douée de volonté et de liberté absolues. Mais, encore une fois, est-ce à dire que le Dieu des religions monothéistes existe ? Doit-on postuler à partir de cela que ce Dieu est bon, bienfaisant, juste, et qu’il veut récompenser les bons et punir les mauvais ? Quelle implication sur la nature de l’être humain ? Voilà des questions complexes et nous proposons, là aussi, de confronter les visions « matérialisme » et « hypothèse Dieu » pour, qui sait, encore avancer dans notre quête. Ce qui sera l’objet du prochain article, si Dieu nous le permet.

 

Tuer un bébé : est-ce mal ? 

Le bien et le mal existent-ils réellement ? Tuer un bébé ou torturer un innocent, est-ce intrinsèquement mal ? Donner à manger à un démuni, est-ce intrinsèquement bon ?

Mais d’abord, comment en est-on arrivés à ces questions ?

Résumé (très) succinct : en étudiant la question de l’origine de l’univers et de toutes choses, il apparaît assez vite que la méthode matérialiste/scientifique, qu’on a privilégiée vu ses succès et résultats, ne fournit pas de réponses adéquates et, pire, qu’en utilisant certains de ses présupposés, on arrive à des contradictions fondamentales. Mais on bute également sur de gros obstacles logiques lorsqu’on étudie la question de la liberté et du libre-arbitre. En très bref : si on adopte les thèses du matérialisme, alors 1° l’univers doit avoir été créé par une entité créatrice elle-même incréée et 2° le libre-existe est inexistant. Le premier point nous amène donc à postuler, indépendamment de toute autre considération, l’existence d’une entité créatrice, et le deuxième nous permet d’établir que, s’il existe une chose telle que le libre-arbitre, c’est une preuve supplémentaire de l’existence d’une entité qui existe en dehors des lois de causalité. En quelques mots : il doit exister une entité créatrice, législatrice, éternelle, douée de volonté et de liberté absolues, et il peut exister des êtres vivants libres si cette entité créatrice a décidé de les doter de cette qualité.

Mais qu’est ce que cela nous dit sur la nature profonde d’une telle hypothèse « Dieu » ? En quoi cela infirme ou confirme cette vision abrahamique d’un Dieu bon, qui veut le bien, condamne le mal et récompense ou punit en fonction de ces critères ? A ce stade, difficile de répondre. Cela nous permet toutefois de nous intéresser à la question très épineuse du bien et du mal, qu’on aborde notamment en philosophie morale. Suivons la méthodologie qu’on s’est fixée depuis le début de cette série d’articles, méthodologie qu’on peut rappeler ici : dans la mesure où le matérialisme, basée sur la méthode scientifique, donne depuis des siècles beaucoup de gages de sérieux et de rigueur, essayons d’en embrasser les fondements pour étudier les grandes questions existentielles et observer quelles réponses s’en dégagent.

La morale et la science

Depuis des siècles, la difficile question du bien et du mal agite les discussions religieuses et philosophiques. Certaines expériences de pensée, issues de ces discussions, se sont imposées comme des classiques. Le dilemme du tramway est probablement le plus célèbre d’entre eux. En voici une variante : imaginez qu’un train roule, mais qu’un groupe de cinq ouvriers travaillant sur la voie n’a pas remarqué que ce train arrive à toute allure et qu’il n’aura pas le temps de freiner. Les ouvriers mourront donc tous à coup sûr. Imaginez que, heureusement, il y a une bifurcation de voie qui se trouve juste avant le groupe d’ouvriers, ce qui permettrait de les sauver si on actionne à temps l’aiguillage. Malheureusement, il faut également considérer ces deux éléments : d’abord, sur cette voie de secours, il y a un ouvrier qui y travaille seule et qui mourra si le train bifurque ; ensuite, que c’est vous qui êtes à côté de la manivelle qui commande l’aiguillage et que la décision se trouve entièrement sous votre responsabilité. Autrement dit : soit vous n’actionnez pas la manivelle, et cinq ouvriers meurent, soit vous l’actionnez et vous les sauvez, mais l’ouvrier qui est seul sur l’autre voie meurt…

Que faites-vous ?

trolley problem

De telles expériences de pensée, il en existe des dizaines, autant stimulantes intellectuellement que frustrantes. On ne va pas s’attarder ici sur les différentes manières d’aborder ce problème et les réponses qui en découlent, mais plutôt sur un fait intéressant : il semblerait que, lors des sondages et questionnaires adressés à de larges groupes d’individus (et en adaptant le contexte pour que le problème soit pertinent dans tous les contextes sociaux et culturels), les réponses soient en moyenne très semblables, même au sein de peuples qui vivent loin de toute influence occidentale. C’est très vrai en tout cas pour certains cas basiques (« Imaginez qu’un enfant se noie dans la rivière. Si vous allez le sauver vous gâchez irrémédiablement vos vêtements, si vous ne faites rien l’enfant meurt mais vos vêtements restent intacts » : cas qui recueille presque 100% en faveur de la première proposition, et heureusement d’ailleurs) et cela peut varier si les questions deviennent beaucoup plus complexes.

Quoi qu’il en soit, ces sondages semblent démontrer un fait crucial : il existe un certain consensus parmi les humains sur l’existence d’un bien, qu’il conviendrait de suivre, et l’existence d’un mal, qu’il conviendrait de rejeter. Comment expliquer ce consensus ? Le bien et le mal existent-ils donc objectivement ? La méthode scientifique nous donne-t-elle des réponse satisfaisantes ? Est-ce fondamentalement, essentiellement, scientifiquement mal, par exemple, de… tuer un bébé ?

Beaucoup de travaux, notamment en biologie et en psychologie, ont tenté d’apporter des éléments de réponse. La plupart du temps, l’explication d’un tel consensus repose, selon eux, sur la théorie de l’évolution. Les êtres humains sont également l’objet des pressions sélectives dues à l’évolution et ces dernières ont favorisé une certaine forme d’altruisme parmi les humains. Autrement dit, la sélection naturelle est telle qu’elle a favorisé des comportements tels que l’empathie, l’entraide, la solidarité, ce qui signifie que les humains qui ne développaient pas ces comportements n’ont pas survécu à travers les âges. Attention, ces travaux ne disent pas que les humains ne sont pas capables d’égoïsme et d’injustice. Ce qu’ils essayent d’expliquer c’est ce sentiment instinctif qu’ont les humains qu’il existe un bien et un mal et le fait qu’ils arrivent à déterminer quels comportements sont généralement bons et lesquels sont mauvais.

D’autres travaux, qui sont souvent complémentaires à ceux qu’on vient d’évoquer, mettent l’accent sur le fait que l’humain est un animal « culturel » et « social », et que par conséquent il se conforme fortement aux normes et usages de la société environnante. En d’autres termes, il y a des raisons biologiques mais également sociales et culturelles qui se combinent pour expliquer pourquoi les êtres humains sont si unanimes à reconnaître l’existence du bien et du mal. Diverses expériences et travaux en psychologie sociale et en sociologie semblent appuyer ces thèses.

La morale et la religion

Les biologistes, psychologiques et sociologues matérialistes mettent donc l’accent sur des dynamiques variées mais qui, ensemble, semblent expliquer avec cohérence et pertinence l’existence du bien et du mal. Par ailleurs, des philosophes spécialisés en question morales et éthiques se sont attaquées aux prétentions des religions à expliquer le bien et le mal, notamment en soulevant ce qui seraient des incohérences :

  • Le fait qu’il existe des athées qui se comportent d’une manière que la plupart des humains qualifieraient de « bonne » (par exemple, un homme qui dédie sa vie à aider les démunis et les malades) et qu’il existe des croyants qui se comportent de manière « mauvaise ».
  • Si un croyant agit de manière « bonne » parce que son Dieu le lui commande, alors il agit uniquement parce qu’il rechercher l’agrément de Dieu et pour éviter le châtiment. Ce comportement intéressé semble contredire l’idée même de « l’agir bien ». Le fait qu’un athée se comporte bien, par contre, est plus fidèle à cette idée, puisque lui ne cherche pas l’agrément d’un Dieu et pose donc des actions « pures ».
  • De plus, si c’est Dieu qui commande le bien et le mal, alors lequel choisir ? Il y a tant de religions et croyances que cela ne résout pas vraiment le problème.

Le matérialisme, autant sur le terrain strictement scientifique que philosophique, semble expliquer de manière satisfaisante à la fois l’existence du couple bien/mal que l’incohérence d’une origine divine de ce couple bien/mal. Le problème devient toutefois plus épineux si on essaie de déterminer si le bon et le mal existent objectivement.

Bien versus mal : existent-ils objectivement ?

Que signifierait une existence objective du bien et du mal ? Tout simplement que leur existence ne dépendrait ni de l’opinion ni des sentiments des humains, pas plus qu’elle ne pourrait dépendre d’un rapport de force quelconque entre idéologies et croyances politiques, sociales, culturelles. Si des valeurs morales dépendent de ce que la société édicte ou du courant majoritaire, alors ces valeurs ne sont pas objectives, mais relatives. Dit en d’autres termes, pour être objectives, il faudrait que les valeurs morales soient transcendantales (externes et indépendantes des humains) et pas immanentes (internes et dépendant des humains).

Par conséquent, si les travaux de sociologie qu’on évoquait plus haut sont en mesure d’étudier les valeurs morales que portent une société, les dynamiques qui expliquent leur succès ou leurs évolutions, ils ne parviennent pas en revanche à établir de valeurs objectives, qui seraient vraies en dehors de l’existence même des sociétés étudiées.

On pourrait rétorquer que les sciences sociales, politiques, historiques etc., ne sont pas des sciences exactes et que leur rôle n’est donc pas d’établir des vérités axiomatiques mais uniquement d’expliquer/comprendre la société des humains. La biologie et la psychologie, notamment leurs versants évolutionnistes, basées sur la rigueur de l’expérimentation scientifique, parviennent-elles pour autant à établir de telles vérités axiomatiques sur le bien et le mal ? Après tout, les pressions sélectives sont des vérités scientifiques qui sont externes aux humains et qui peuvent expliquer plus fondamentalement leurs attitudes et leurs valeurs morales. Cela pose toutefois plusieurs problèmes majeurs :

  • La sélection naturelle dans la théorie de l’évolution est, comme toutes lois scientifiques, amorale : elle n’est ni morale, ni immorale, elle existe seulement et, pas plus que la loi de l’attraction terrestre, elle n’est bonne ou mauvaise. On voit donc mal comment elle pourrait fournir des bases pour l’existence objective des valeurs morales. Aussi dérangeante puisse être cette idée, la science est désarmée face à la question : « est-il mal de torturer un être innocent ? », non qu’elle soit déficiente, mais tout simplement parce que les questions éthiques et morales ne rentrent pas dans son champ d’application.
  • Mettons que la sélection naturelle fournisse réellement cette base : qu’en est-il des autres animaux et espèces vivantes sur terres ? Agissent-elles également en vertu de règles morales ? Existe-t-il des comportements bons et mauvais chez le lézard ou la mante religieuse ? Sont-ils responsables de leurs actes ? Et si ça n’est pas le cas, comment expliquer que seuls les humains auraient la capacité de connaître les valeurs morales et de les appliquer ?
  • La sélection naturelle est une loi qui favorise les caractéristiques qui permettent à un individu (ou un gène, ou une population d’individus, selon les divers courants évolutionnistes) de se reproduire. Or, il existe énormément de telles caractéristiques, et prétendre qu’elles sont la base pour l’existence de valeurs morales nous mène à un grave écueil. Par exemple, en psychologie évolutionniste, le viol peut-être compris comme une stratégie évolutive efficace : un homme use de la force physique pour disséminer ses gènes sans devoir forcément subir les coûts de l’éducation des enfants. Ce qui existe autant chez les animaux que chez les humains. S’il existe des caractéristiques évolutives qui mènent à des comportements que tout le monde s’accorde à décrire comme mauvais, alors la sélection naturelle ne peut pas être invoquée pour affirmer le caractère objectif des valeurs morales.
  • Les évolutionnistes (autant psychologues que biologistes) affirment être en mesure d’expliquer, grâce à la théorie de l’évolution, la tendance des humains à croire en des forces surpuissantes, divinités et autres idées extraordinaires : cela rend-elle pour autant ces dernières objectivement vraies ? On le voit, les théories évolutionnistes peuvent expliquer pourquoi les humains se comportent ou croient de telle ou telle manière, sans pour autant que ces comportements soient validés comme existant réellement.

La méthode scientifique ne permet pas d’établir l’existence de valeurs morales qui seraient, à l’instar de la loi de la gravité ou de la vitesse de la lumière, vraies indépendamment des humains. Ce que peuvent faire les études sociologiques, psychologiques, biologiques, c’est à la rigueur expliquer le sentiment que ressentent les humains face à des situations ou des comportements et l’organisation sociale de valeurs morales, mais sans pouvoir établir l’existence objective et indépendante de ces valeurs morales. Cette conclusion n’est pas étonnante, et sur base de l’article précédent sur la question du libre-arbitre, on pouvait déjà y arriver.

Liberté et moralité

La question des valeurs morales est intimement liée à celle de la liberté. En effet, si je dis de quelqu’un qu’il a commis un acte mauvais, c’est que je considère qu’il avait le choix entre commettre un acte bon, ou mauvais, mais qu’il a préféré le choix du mal, ce qui engage sa responsabilité. Face à un animal qui cause un préjudice (un chien qui mord, un lapin qui tue les lapereaux d’un rival, des termites qui causent l’écroulement d’une maison), on ne pose pas la question de savoir si ce sont des bons ou de mauvais animaux puisqu’on sait qu’ils agissent sur base de comportements instinctifs : ils ne sont pas libres.

Or, à partir du moment où la méthode scientifique permet d’établir que, les humains étant des animaux comme les autres, ils ne sont pas libresla question du bien et du mal s’évapore aussitôt. On sait expliquer, biologiquement, pourquoi une antilope protège son petit des griffes du guépard et pourquoi celui-ci tente de le dévorer, on sait expliquer pourquoi les chimpanzés passent autant de temps à entretenir des relations de groupe, on sait expliquer (en tout cas en partie) pourquoi et comment les humains en sont venus à créer des villes et cités aussi complexes, tout comme on sait expliquer pourquoi la rose a des épines, mais rien de toute cela ne permet d’établir l’existence du bien ou du mal de manière objective.

C’est d’ailleurs ce qu’affirment, avec beaucoup d’honnêteté, plusieurs scientifiques et penseurs athées/matérialistes. Ils écrivent en substance que, si la méthode scientifique permet de comprendre l’illusion du libre-arbitre et l’illusion d’une distinction entre un bien et un mal « transcendantaux », elle permet également d’affirmer qu’elles n’ont aucune existence réelle…

Hypothèse « Dieu » ?

Nous sommes face à la même situation que pour la question du libre-arbitre. En effet, le matérialisme et la méthode scientifique nous amènent à rejeter l’existence de la liberté tout comme celle du bien et du mal. En elles-mêmes, ces conclusions n’affirment pas l’existence d’un Dieu. Mais, si la liberté et la distinction objective bien/mal existent, alors il doit exister une entité créatrice qui ne subit pas les lois qu’elle a elle-même créées. En effet, si le bien et le mal existent en dehors même des humains, de leurs opinions et des différences historiques/sociétales, elles doivent être transcendantales et, par leur nature a-scientifique, ne peuvent trouver de sens qu’avec l’hypothèse d’une entité créatrice elle-même transcendantale.

Conclusion provisoire : à ce stade, on peut affirmer que

  • L’origine de l’univers, même étudiée à la lumière scientifique, suppose une entité créatrice, législatrice, éternelle et libre.
  • La méthode scientifique/le matérialisme exclue toute possibilité d’une existence réelle et concrète du libre-arbitre.
  • La méthode scientifique/le matérialisme exclue toute possibilité d’une existence réelle et concrète du bien et du mal.
  • Si on peut affirmer l’existence d’une entité créatrice, on ne peut en revanche à ce stade pas affirmer que les êtres humains sont assurément libres et responsables de poser des actes objectivement bons ou mauvais. De même, même en supposant l’existence du bien et du mal, on n’est pas en mesure de trancher la nature de l’entité créatrice en rapport à ces qualités (comment est-il ? commande-il quelque chose aux êtres qu’il a créés ?)

Certes, nous avons beaucoup avancé depuis les balbutiements du premier article. Mais sur base de ces éléments, comment peut-on continuer notre quête sur l’hypothèse « Dieu » ? Qui est-il ? Ce sera l’objet des prochaines publications.

 

Stephen Hawking nous explique pourquoi Dieu n’existe pas. Et se plante. Lamentablement.
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Sur cette page, nous avons écrit à plusieurs reprises que le matérialisme athée échoue dans sa tentative d’expliquer le monde. Il échoue non pas sur des détails ou dans des points secondaires. Mais dans la substance même, dans ses fondements (à la fois dans les fondations de notre monde, mais dans ses propres fondations tout court !)

On pourrait croire qu’affirmer cet échec est une prise de position audacieuse et un peu facile. Or, il est aisé de constater, lorsqu’on s’y intéresse, que les grandes sommités de ce combat “matérialisme versus religion” se cassent les dents lamentablement. Prenons comme exemples deux champs fertiles et essentiels du savoir scientifique, exemples qui illustrent cet échec à merveille : la cosmologie (objet de cette publication) et la conscience (dans une publication à venir ensuite).

En cosmologie, la plus grande figure des dernières décennies est sans conteste celle de Stephen Hawking, populaire bien au delà de son champ d’étude. Dans un de ses derniers ouvrages, le physicien (aujourd’hui décédé) se propose de nous indiquer de “Brèves réponses aux grandes questions” (c’est le titre français du livre), entre autres : Dieu existe-t-il ? Comment l’univers a commencé ?

En dernière page, la réponse tombe, lapidaire, laconique :

« Parce qu’il y a des lois comme la gravité, l’univers peut et doit se créer lui-même à partir de rien. […] La création spontanée est la raison pour laquelle il y a quelque chose plutôt que rien, pourquoi l’univers existe, pourquoi nous existons. Il n’est pas nécessaire d’invoquer Dieu pour appuyer sur la touche “on” et faire démarrer l’univers. »

Dans le cas où l’échec de Hawking à donner des réponses crédibles ne sauterait pas aux yeux du lecteur (ce qui est tout de même difficile à concevoir), nous ajoutons les commentaires d’Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences, qui répond à une interview sur le sujet :

« Ne me faites pas rire. Là, dans le dernier livre que vous citez […] finalement, dernière page : “on a pas besoin de Dieu pour créer l’univers, les lois de la gravitation ont suffi pour le faire”. Mais vous voyez la naïveté du truc ! […] Prenons [Stephen Hawking] au sérieux : imaginons que, au début […] il n’y avait pas d’espace, pas de matière, pas d’énergie, pas de rayonnement, mais (!)… il y avait les lois de la gravitation. Les lois de la gravitation sont là, transcendantes, et, pof !, elles créent l’univers. Ça veut dire que si vous définissez Dieu comment étant Celui qui a créé l’univers, vous devez admettre que les lois de la gravitation… c’est Dieu. »

Sans compter qu’admettre les lois la gravitation comme transcendantes, c’est-à-dire n’ayant ni cause, ni dépendance à quoi que ce soit, contredit le matérialisme scientifique, qui prétend que tout à une cause ! (accessoirement, cette vision contredit aussi la théorie des cordes, théories particulièrement plébiscitée par… Stephen Hawking, qui n’était visiblement pas à une contradiction près).

Sachez donc faire la part des choses entre la puissance de l’outil scientifique pour décrire des phénomènes du monde, et sa capacité à expliquer les raisons de l’existence de ce monde. Les militants athées ne se privent pas, à outrance et sans aucune justification, à utiliser le prestige de la science pour affirmer des choses qui la contredit dans son essence…

 

Le “problème difficile de la conscience” détruit les prétentions du matérialisme
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Dans la dernière publication, on évoquait deux champs du savoir qui ont montré les limites du matérialisme. Le premier champ, qu’on avait traité dans cette publication, c’est celle de la cosmologie et notamment l’origine de l’univers et des lois qui le régissent. Le deuxième champ du savoir, qu’on va évoquer ici, c’est celui des sciences cognitives et notamment la question de la conscience, le sentiment-même de “soi”.

Dans les approches non-matérialistes qui ont dominé l’histoire humaine, il y a une dualité entre le corps et l’esprit, entre la chair et l’âme. Même si les façons de l’exprimer et de l’expliquer sont très diverses, l’idée que l’humain n’est pas “que son corps” est très classique. La vie après la mort, la réincarnation, et d’autres conceptions du genre, supposent qu’il y ait à côté de la matière une substance plus profonde, transcendantale.

Les querelles philosophiques et théologiques sur ces questions sont aussi vieilles que l’humanité elle-même. On l’apprend tous au lycée, Descartes s’est frotté à ce sujet et a proposé une vision dualiste du problème corps-esprit. Mais, paradoxalement, il a fourni les premiers arguments modernes contre cette vision dualiste. En présentant le corps comme une machine, et en n’expliquant pas pourquoi il plaçait le centre de l’esprit au coeur du cerveau (dans la glande pinéale), il n’a fait que brouiller le problème davantage. Après tout, localiser l’esprit dans un endroit matériel, dans de la chair, n’est-ce pas une forme déguisée de matérialisme ?

Les siècles suivants, le dualisme corps-esprit n’a cessé de perdre du terrain dans le champ scientifique et philosophique. Les biologistes et anatomistes découvrent le système nerveux et exposent les règles de la physiologie du cerveau et des nerfs. Les philosophes matérialistes à l’instar de Spinoza dépossèdent l’humain de toute substance qui ne soit pas matière brute. On montre que l’humain est un animal comme les autres, il est juste peut-être un peu plus complexe. Le darwinisme amène le coup de boutoir en fournissant une explication pour cette complexité : elle ne serait que le fruit d’évolutions aléatoires dues à la sélection naturelle après des milliards d’années.

Les découvertes scientifiques et les progrès de la médecine éblouirent les sphères académiques, mais lorsque les yeux s’habituèrent à cette lumière grisante, on remarqua vite les limites de cette approche durement matérialiste.

Premier problème : les progrès de l’informatique, par exemple, avec la construction des machines “intelligentes”, ont fait émerger des questions sur ce qui nous différent de ces dernières. Pourquoi sommes-nous conscients de nous-même ? Quelle est l’explication évolutionniste de ce phénomène étrange ? On aurait très bien pu imaginer des corps très complexes ayant évolué et qui ne possèdent pas cette propriété de la conscience, de la même façon que les ordinateurs les plus puissants ne possèdent aucune conscience d’exister. D’ailleurs… en est-on sûrs ? La conscience de soi est une hypothèse très coûteuse en biologie évolutive mais aussi en chimie et en physique.

Deuxième problème : où loger la conscience de soi ? Descartes l’a logée dans le cerveau. Instinctivement, on a tendance à envisager cet organe également. Mais le cerveau ne flotte pas seul dans l’univers. Sans membres, sans intestins, sans oreilles, sans peau, bref sans le reste du corps, nous ne sommes rien, et le cerveau n’est que l’organe qui traite les stimuli qu’il reçoit de toutes les parties de ce corps. Par ailleurs, le fait que nos yeux soient à hauteur du cerveau n’explique-t-il pas également notre intuition consistant à loger notre esprit dans la tête ? Dans les célèbres animations pour enfants, comme “Il était une fois… la vie” ou, plus récemment, “Vice-Versa”, on représente les émotions et la raisons comme des personnages évoluant au niveau du cerveau ou derrière les yeux. Mais où loger l’esprit de ces personnages ? Ont-il un cerveau plus élémentaire ? Encore un problème de régression à l’infini, qu’on appelle dans le jargon “‘l’hypothèse de l’homoncule”. La conscience forme-t-elle un unité ? Si oui : comment, où, et surtout, pourquoi ?

Troisième problème, encore plus fondamental, et qui touche directement à la question du matérialisme. Ce dernier suppose que tout phénomène existant dans l’univers peut-être ramené à des explications d’ordre physique. Le cosmos, les planètes, la vie, le climat, la psychologie bref, tout phénomène peut-être “réduit” à de la physique ou à des phénomènes élémentaires explicables et démontrables (le matérialisme est, en quelque sorte, un “réductionnisme”). Or, il n’y a aucun expérience physique ou scientifique possible qui puisse démontrer la présence d’une conscience dans un individu (on ne peut en démontrer que des phénomènes liés, secondaires), et, de la même manière, il n’y a aucune expérience scientifique qui puisse montrer le *contenu* de conscience d’un individu. Par exemple, ce que vous appelez “bleu” est une manifestation de votre conscience, de votre perception (ce qu’on appelle des qualia) mais ni vous, ni moi, ne pouvons imaginer une expérience réduite aux phénomènes matériels les plus élémentaires qui puisse objectivement prouver qu’il s’agisse chez vous et chez moi de la même perception. En gros : puisque la conscience et la conscience de soi sont des phénomènes par définition “subjectifs”, il n’est pas possible d’en rendre compte par une science “objective”.

Un des plus grands philosophes et scientifiques à s’être penché sur cette question, David Chalmers, a appelé cette question “the hard problem of consciousness”, et pour de nombreux scientifiques, il s’agit tout simplement du problème le plus ardu. D’autres scientifiques ont essayé de le résoudre en proposant des hypothèses étranges : pour les fonctionnalistes, la conscience est une propriété qui émerge d’un arrangement spécifique de matière. Pour eux, il existera bientôt un ordinateur qui pourra être conscient de lui-même, avec des sentiments, des projets, etc. Pour d’autres, les éliminativistes, le problème est résolu de manière plus simple : la conscience n’existe pas, ce n’est qu’une illusion. Peut-être un peu trop commode, comme façon d’éliminer le problème.

David Chalmers propose un raisonnement qui explique pourquoi ce problème difficile de la conscience met à mal le matérialisme :

1° Les phénomènes de conscience existent
2° Or, on ne parvient pas à les expliquer à partir de la physique ou de faits élémentaires
3° Donc, le matérialisme est faux

Dans son ouvrage-clé sur la question, “L’esprit conscient”, Chalmers (qui bénéficie d’une éducation poussée dans de nombreuses disciplines, des mathématiques à l’informatique en passant par les sciences cognitives) explique qu’il est obligé de tirer cette conclusion malgré une inclination vers l’athéisme et le matérialisme :

“Je dois indiquer que les conclusions de ce travail sont des conclusions, au sens le plus fort. Par tempérament, je suis plutôt enclin à l’explication réductrice matérialiste et je n’ai pas d’inclinations religieuses ou spirituelles fortes. Pendant plusieurs années, j’ai espéré une théorie matérialiste ; quand j’ai finalement renoncé à cet espoir, ce fut tout à fait à contrecoeur. Il m’est apparu clairement que ces conclusions s’imposeraient à quiconque voudrait prendre la conscience au sérieux. Le matérialisme est une vision du monde élégante et convaincante, mais, pour rendre compte de la conscience, ses ressources sont insuffisantes.”

On le voit donc, l’édifice de la science est très solide, mais pas dans ses fondations. Une fois qu’est interrogée la pertinence du matérialisme philosophique pour expliquer les bases de l’univers ou de la conscience, cet édifice flanche. C’est pourquoi il convient de ne pas se laisser impressionner par les arguments d’autorité de grands scientifiques dans les débats philosophiques.

Auteur de l’article : Rayan

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