Les musulmans face à l’islamophobie

La réaction des musulmans face à l’islamophobie risque de nous détruire de l’intérieur.

(traduction d’un article de Daniel Haqiqatjou )

Les musulmans américains ont peur, et ce, à juste titre. Nombreux sont ceux qui s’inquiètent de ce qui adviendra avec la présidence de Trump et l’augmentation des actes islamophobes perpétrés ici et là. Bien que la peur soit une émotion légitime et nécessaire pour nous réveiller de la complaisance, elle peut aussi avoir des conséquences négatives.

Comme nous le lisons tout au long du Coran, toutes les communautés de croyants sont mises à l’épreuve par des tests qui suscitent la peur. Face à ces tests, les communautés qui réussissent restent unies sur un engagement commun envers Dieu et Sa religion malgré la peur. C’est souvent plus facile à dire qu’à faire. Rester ferme dans sa foi et ses principes n’est pas chose aisée en période d’épreuves (fitan) et, souvent, la peur et l’anxiété peuvent troubler le processus de prise de décision. Pour les musulmans d’aujourd’hui, l’anxiété face à l’islamophobie peut mener notre communauté sur une voie dangereuse. Pour voir comment cela se traduit, il suffit de se référer au Coran et à son récit des enfants d’Israël. Dans de nombreux cas, un fort sentiment de peur a conduit les enfants d’Israël à désobéir directement aux commandements de Dieu, ce qui à son tour a conduit à la ruine (par exemple, comme décrit dans Surah Yunus : “Mais personne ne crut (au message) de Moïse, sauf un groupe de jeunes gens de son peuple, par crainte de représailles de Pharaon et de leur notables”. [10:83]).

Le facteur de peur

Nous constatons la même dynamique dans les communautés religieuses et ethniques aujourd’hui. Un article révélateur récemment publié dans The Federalist est intitulé avec provocation “How Liberalism Destroyed the American Jew” (Comment le libéralisme a détruit le juif américain).
L’article décrit comment les choix politiques et moraux des Juifs américains au cours des dernières générations ont entraîné une perte totale de la foi. Une étude Pew citée dans l’article demandait aux sondés juifs américains : Que signifie être juif ? On pourrait imaginer que la réponse aurait quelque chose à voir avec la croyance en Dieu, la lecture de la Torah, ou le fait de suivre les enseignements d’Abraham et Moïse. Ces points, cependant, ne sont pas pris en compte dans l’identité juive selon la majorité des Juifs américains interrogés par Pew, alors que “manger des aliments juifs traditionnels” et “avoir un bon sens de l’humour” le sont. Les deux caractéristiques religieuses qu’une minorité de personnes interrogées ont reconnues comme faisant partie de leur identité étaient “le souci d’Israël” et “l’observance de la loi juive”, mais cette dernière était au bas de la liste. Parmi les autres caractéristiques communes de leur identité, les Juifs américains ont fait remarquer qu’ils “mènent une vie morale” et “travaillent pour la justice et l’égalité”, bien que ces valeurs ne soient bien sûr pas propres au judaïsme.

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec la peur ? Eh bien, il est important de noter que “se souvenir de l’Holocauste” est la principale composante de l’identité juive que soixante-treize pour cent des Juifs reconnaissent. Est-ce une coïncidence si cette composante est liée à la peur ? Est-ce une coïncidence si le fait de se souvenir du plus grand acte d’antisémitisme, c’est-à-dire l’Holocauste, est ce que la plupart des Juifs considèrent comme étant la caractéristique principale de l’identité juive ?

Il existe un lien évident entre le souvenir de l’Holocauste, qui est la principale caractéristique de l’identité juive, et le fait que le reste de la liste n’a pas grand-chose à voir avec le judaïsme en tant que théologie, mais plutôt avec les pratiques culturelles et les valeurs générales que la culture américaine dominante approuve dans son ensemble. La peur est un puissant facteur de motivation. La peur est un justificatif puissant. Pratiquement tout peut être justifié si l’on croit que l’alternative est l’Holocauste.

Cependant, contrairement à la communauté juive, la majeure partie de la communauté musulmane américaine n’a pas connu de génocide dans son histoire (bien que des segments de la communauté musulmane américaine, comme les musulmans noirs, indiens d’Amérique, bosniaques et palestiniens, entre autres, ont connu des situations similaires). Certes, les musulmans américains doivent rester vigilants face à toute menace. Dans le même temps, la communauté doit être consciente de la façon dont la préparation à une menace peut avoir des conséquences négatives involontaires sur la foi de la communauté. Par exemple, faire des exceptions à des principes religieux bien établis, les contourner et même s’en défaire devient possible si l’on sent, même de loin, que le spectre du génocide se profile à l’horizon. Et si la possibilité d’un génocide est sur la table, alors on peut se justifier de faire n’importe quoi pour s’ancrer dans le statu quo : éviter d’être politiquement incorrect, éviter de sortir du lot, éviter d’aller à contre-courant de la culture dominante, tout cela afin de minimiser toute hostilité de la société en général. Toutes les décisions politiques, sociales et culturelles de la communauté sont potentiellement court-circuitées par cette peur. Bien sûr, rien de tout cela ne veut dire que la peur n’est pas une émotion parfaitement légitime et justifiée. Elle est et peut certainement être utilisée pour accomplir de grands desseins. Mais la question est, même lorsqu’elle est justifiée, comment cette peur affecte-t-elle tout le reste ?

L’identité musulmane cantonnée au hijab et au couscous ?


Des recherches sociologiques et anthropologiques récentes portent précisément sur cette question. De nombreuses études analysent comment les “minorités” réagissent face à “l’anxiété culturelle” due à l’intolérance et aux discriminations généralisées. Ces études montrent qu’il y a une corrélation positive entre l’anxiété culturelle et deux choses : 1) « l’essentialisme ethnique ” et 2) « l’idéologie multiculturelle “. En termes simples, cela signifie que lorsqu’un groupe minoritaire se sent menacé par le groupe dominant, il renforce les aspects de sa culture et de ses valeurs qu’il croie constituer l’essence de son identité collective. Deuxièmement, ce groupe aura davantage tendance à appuyer le multiculturalisme, à savoir l’idée qu’une société saine doit traiter tous les groupes qui la composent sur un pied d’égalité et que la présence de ces groupes enrichit la société dans son ensemble.

Ces dynamiques décrivent avec précision le discours au sein de la communauté musulmane américaine depuis les attentats du 11 septembre 2001. De toute évidence, l’islam n’est pas une culture à proprement parler et les musulmans ne sont pas une ethnie, mais les concepts sous-jacents s’appliquent toujours étant donné que, d’un point de vue profane, l’islam peut être considéré comme un ensemble de valeurs, de croyances et de pratiques, ce que le discours universitaire laïque/profane considère comme étant une culture, en grande partie.

Mis à part cela, il est incontestable que les musulmans américains ont ressenti beaucoup d'”anxiété culturelle” non seulement en raison des comportements islamophobes dans la société américaine en général, mais aussi en raison des mesures gouvernementales hostiles qui ont visé les musulmans et leurs institutions. L’anxiété et la peur ressenties par la communauté musulmane ont conduit à l’essentialisme et au multiculturalisme. Ressentir la pression de la culture américaine dominante a eu (du point de vue islamique) un effet positif en rendant les musulmans plus ancrés dans leur identité musulmane, en un mot, plus « musulmans décomplexés ». Mais dans le même temps, les musulmans américains ont adopté une attitude plus multiculturelle à mesure qu’ils s’engageaient davantage sur les plans social et politique. Par exemple, depuis le 11 septembre 2001, la participation des musulmans aux événements interconfessionnels, aux coalitions interconfessionnelles, etc, a largement augmenté. La participation des musulmans aux principaux groupes et coalitions politiques a également bondi. Le langage des leaders musulmans, des imams et des prédicateurs a également été imprégné d’expressions de multiculturalisme, de diversité, d’engagement, etc.

Bien que l’anxiété et la peur soient à l’origine de ces tendances à l’essentialisme et au multiculturalisme, les deux sont souvent des forces opposées. En effet, le multiculturalisme se caractérise par le fait de s’unir sur la base d’intérêts communs, alors que l’essentialisme se caractérise par le fait de mettre l’accent sur les différences afin de distinguer son propre groupe de celui de la majorité dominante. Comment cette contradiction est-elle résolue ?

Pour les musulmans américains, le danger est que cette tension entraîne une désaccentuation délibérée et une minimisation des croyances, valeurs et pratiques de l’islam qui entrent le plus directement en conflit avec la culture dominante tout en mettant trop l’accent sur des éléments culturels musulmans spécifiques. Cela permettrait aux musulmans de conserver une certaine forme d’identité unifiée et essentialiste – même s’il s’agit avant tout d’identité culturelle plutôt que religieuse – tout en s’intégrant au milieu américain plus large et à ses institutions qui, pour la plupart, tolèrent et même célèbrent la diversité culturelle, mais pas la diversité théologique, idéologique ou éthique. Nous en avons vu certains signes dans le contexte de l’engagement des musulmans auprès de certains partis politiques américains au cours des dernières années. Et encore une fois, l’exemple des Juifs américains s’avère instructif. En tant que communauté, les Juifs américains ont un très fort sentiment d’identité et de cohésion de groupe, en raison de leur essentialisme, tout en étant bien intégrés socialement, politiquement et culturellement, en raison de leur multiculturalisme. En d’autres termes, ils ont résolu le fossé essentialisme-multiculturalisme. Mais comme l’étude Pew citée précédemment l’a mis en exergue, l’identité juive qui en résulte a peu à voir avec les particularités du judaïsme en tant que religion.


Musulmans et athées à la fois


Cette sécularisation de l’identité juive explique aussi le phénomène de “l’athéisme juif”. Tous les Juifs ne sont pas d’accord pour dire qu’on peut être juif sans croire en Dieu. Néanmoins, les institutions athées juives sont devenues une partie bien établie et croissante de l’ensemble de la communauté juive américaine. Cela n’est pas surprenant étant donné que la moitié de tous les Juifs américains ont des doutes sur l’existence de Dieu.

Nous voyons des tendances similaires dans la communauté musulmane, car de nouveaux labels comme “ex-musulman” et “musulman athée” ont été adoptés par des personnes qui se considèrent “culturellement musulmans”, mais “théologiquement athées”. Les néologismes comme “musulman athée” n’ont de sens que si “musulman”, comme “juif”, est considéré comme une étiquette ethnique ou culturelle, une parmi tant d’autres. Bien sûr, le mot arabe “musulman” lui-même signifie “celui qui se soumet[à Dieu]” et théologiquement être musulman, en vérité, a certaines exigences en termes de croyance et de pratique. Ces exigences sont fixées par Dieu et communiquées par la Révélation. Mais d’un point de vue profane/laic qui nie l’existence et/ou la pertinence de Dieu, “musulman” peut être usé selon les convenances. Selon cette norme, même “juif musulman” ou “chrétien musulman” devrait être une possibilité linguistique et conceptuelle.

En fin de compte, l'”anxiété culturelle” sous la forme de l’islamophobie continuera de faire pression sur les musulmans pour qu’ils sécularisent et racialisent/éthnicisent leur identité musulmane. En tant que communauté, nous devons être bien conscients de cette pression afin de reconnaître ses signes et de nous efforcer d’y résister. En nous livrant à une peur paralysante de l’intolérance antimusulmane, nous risquons de perdre notre âme. Nous devons plutôt canaliser cette peur vers des voies pratiques et spirituelles positives, à savoir l’activisme éclairé par l’Islam ainsi qu’une confiance et une crainte accrues en Dieu Tout-Puissant.

Pour voir les choses différemment, s’il y a des islamophobes extrémistes dans le monde qui veulent éradiquer les musulmans en tant que communauté religieuse, il y a deux méthodes pour le faire. Une méthode consisterait à déporter, interner ou tuer des musulmans par des actes d’intolérances ou même de génocide. L’autre méthode consisterait à créer des conditions propices à l’érosion et à la dissolution de la foi musulmane, de sorte qu’en fin de compte, le fait d’être musulman n’ait rien à voir avec les valeurs et normes religieuses de l’Islam. Nous devons veiller à ce que, dans notre souci accru de combattre la première méthode, nous n’oubliions pas de combattre également la deuxième méthode, tout aussi néfaste et tout aussi destructrice.

Auteur de l’article : Rayan

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *