Les musulmans sont responsables de leur propre décadence.

Après les premières conquêtes, le pouvoir islamique est devenu très corrompu, ce qui a considérablement affaibli le califat face aux invasions (décrites dans l’article complet). Il n’est pas du ressort de cette étude d’identifier et d’analyser tous les cas de corruption du pouvoir au sein du monde islamique. Néanmoins, ce phénomène était globalement assez évident. Ainsi, dans l’Espagne musulmane, selon les termes de Scott :

“Le caractère des Musulmans d’Espagne a été souillé par tous les vices qui suivent le fait de mener un train de vie luxueux et de richesse sans limites. Parmi ces vices, l’ivresse était l’un des plus courants. Les personnages de haut rang n’avaient pas honte de se montrer en public en état d’ébriété. La dégénérescence nationale a très tôt indiqué l’imminence et l’inévitable dissolution de l’empire. (…) La postérité des conquérants, qui en trois ans avaient marché de Gibraltar au centre de la France, devint au cours de quelques générations lâche, efféminée, corrompue.”[1]

Et ce qui était vrai pour l’Espagne s’appliquait également à la cour abbasside : le calife, dont le devoir était de défendre la ville contre les Mongols, mourut au contraire dans un sac piétiné par des chevaux ; un véritable symbole du manque de détermination et de la décadence du califat. Face à une telle dégénérescence, seule l’intervention opportune des Almoravides berbères et des Almohades avait maintenu l’Espagne aux mains des musulmans pendant encore deux siècles, tandis que les armées turco-kurdes et arabes dirigées par les Seldjoukides, Zangi et Salah Eddin, ont empêché l’effondrement en Orient pendant environ deux autres siècles.

L’Islam a produit de grands dirigeants (Baybars, Mohammed II, Bayazid, Al-Mansur, Yussef Ibn Taschfin, Nur Eddin Zangi, etc.) mais en a également produit de faibles, qui se sont combinés au fil du temps pour contribuer à la lente décadence du pouvoir musulman. On peut citer le souverain nasride de Grenade Abu Abdullah (Boabdil comme l’appelaient les érudits chrétiens) 1482-92, qui a vendu l’émirat musulman de Grenade pour de l’or, et qui a combattu son père Mulay Hasan et son oncle, al-Zeghal, qui combattaient à l’époque les Espagnols. On peut citer les rois des Taifas, qui se sont battus en alliance avec les forces chrétiennes contre d’autres dirigeants musulmans en Espagne ; on peut nommer les successeurs de Salah Eddin El Ayyubi qui ont aussi trop souvent combattu en alliance avec les Croisés contre les Mamelouks et les Turcs. Mais pour mettre en lumière ce point, nous nous concentrons ici sur la vie et la domination d’un dirigeant musulman, Al-Hakem Ier, qui a dirigé l’Espagne entre 796 et 822.

Avant qu’Al-Hakem Ier ne devienne Émir en 796, son père Hisham (qui a régné de 788 à 796), qui a défendu avec succès l’Espagne contre les Francs et les attaques des chrétiens du nord, a réuni le Grand Conseil du royaume pour jurer fidélité à son fils, Al-Hakem Ier, qui devait lui succéder. À la fin de la cérémonie, il s’adressa au jeune prince en ces termes

“Rends la justice sans distinction entre les pauvres et les riches, sois bon et gentil avec ceux qui dépendent de toi, car tous sont les créatures de Dieu. Confie la garde de tes villes et de tes provinces à des chefs loyaux et expérimentés ; châtie sans pitié les ministres qui oppriment tes sujets ; gouverne tes soldats avec modération et fermeté ; souviens-toi que les armes leur sont données pour défendre, et non pour dévaster leur pays ; et veille toujours à ce qu’ils soient régulièrement payés, et qu’ils puissent toujours compter sur tes promesses. Efforce-toi de te faire aimer du peuple, car c’est dans son affection que réside la sécurité de l’État, dans sa crainte son danger, dans sa haine sa ruine certaine. Protège ceux qui cultivent les champs et fournissent le pain qui nous fait vivre ; ne permets pas que leurs récoltes soient endommagées, ni que leurs forêts soient détruites. Agis à tous égards afin que tes sujets te bénissent et vivent dans le bonheur sous ta protection, et ainsi, et en aucune autre manière, tu n’obtiendras la renommée du plus glorieux des princes” [2].

Al-Hakem Ier a fait exactement le contraire, ce qui ne fait qu’illustrer comment le meilleur peut très souvent être suivi par le pire de son propre sang.

Al-Hakem Ier partageait de nombreuses qualités propres aux despotes : l’inaptitude à défendre le royaume alliée à une extrême férocité envers ses sujets. Il était enclin à de fréquentes ivresses, un vice qui scandalisait l’opinion publique et provoquait le mépris du musulman consciencieux, faisait du palais une scène d’orgies qui étaient le reproche et le scandale de la capitale[3]. Il fut le premier monarque musulman espagnol à avoir son trône entouré de splendeur et d’une garde personnelle de six mille hommes. Al-Hakem avait une idée exagérée de son autorité, avec un esprit implacable et une sévérité impitoyable dans l’application des peines, même pour des délits insignifiants, ce qui augmentait la terreur avec laquelle il était considéré par les nobles, les paysans et les théologiens[5]. Il fut responsable du “Jour du fossé”, lorsqu’il invita l’élite de Tolède à un banquet. Les invités sont entrés les uns après les autres en pensant qu’ils étaient venus pour fêter, et ont tous finis décapités. Le nombre de victimes de ce terrible crime est estimé entre sept cents et cinq mille. Les corps, décapités, ont été jetés dans une tranchée creusée lors de la construction du château. De ce fait, l’acte qui a violé les rites d’hospitalité si sacrés aux yeux des Arabes, le jour est devenu connu dans les annales de la Péninsule comme le “Jour du fossé”[6]. D’autres rébellions ont suivi ces massacres, les rébellions elles-mêmes suivies d’autres massacres. Pour sa protection, Al-Hakem avait toujours une armée stationnée à la porte de son palais, son Haras, tous d’origine chrétienne[7]. À un moment donné, à la suite d’un autre soulèvement de masse, il massacra la population par milliers. Trois cents de ceux qui brillaient par leur rang ou par leur rôle, notamment les religieux, ont été cloués, la tête en bas, à des poteaux sur la rive du fleuve à Cordova. Al-Hakem a même fait raser les banlieues d’origine de Cordova[8]. Les habitants ont été bannis dans les trois jours, sous peine de crucifixion[9].

Al-Hakem était cruel et pourtant très inefficace. La perte de Barcelone en 800, sous son règne, par les musulmans a été le premier grand succès pour les chrétiens qui ont repris confiance dans leur capacité à vaincre les musulmans. Scott note la surprenante indifférence ou la négligence coupable d’al-Hakem qui a permis aux ennemis de sa foi et de sa dynastie d’arracher à ses courageux défenseurs l’une des villes les plus considérables et les plus prospères de ses possessions[10]. Bien pire pour les musulmans, à partir de Barcelone, les chrétiens allaient s’emparer de toute la Catalogne, ce qu’ils complétèrent en 811 par une colonisation complète sous le règne de Charlemagne. Cela allait fournir aux forces chrétiennes, désormais plus confiantes, un bastion sur lequel elles allaient se reconstruire, et où elles allaient se regrouper pour monter des contre-attaques décisives dans le futur afin d’arracher l’Espagne au contrôle musulman.

Les dernières années d’Al-Hakem sont ici racontées par Scott :

“Ses dernières années se sont déroulées dans l’isolement du harem, où, détourné par la compagnie des beautés de son sérail, au milieu des excitations de l’intempérance et de toutes les espèces de débauche, il s’est efforcé d’oublier les événements sinistres de sa carrière en dents de scie et les multiples actes de cruauté qui avaient vengé les crimes et les erreurs de ceux qui avaient eu le malheur d’encourir son ressentiment. La maxime maîtresse de sa politique avait toujours été que la douceur était synonyme de lâcheté, et que seule l’épée devait gouverner le peuple. Opprimé par le souvenir de ses crimes, hanté par les gémissements et les imprécations de ses victimes en voie d’extinction, il devint la proie d’hallucinations effrayantes, le rejeton d’un cerveau désordonné. Au milieu de la nuit, il faisait sursauter le palais de cris et d’angoisse. Le moindre retard ou opposition le plongeait dans la fureur. Il convoquait en hâte ses conseillers somnolents hors de leur lit, comme pour discuter des affaires de plus haute importance, et, dès qu’ils étaient réunis, il les renvoyait sans cérémonie. Il passait ses gardes en revue à minuit. Les heures d’obscurité étaient généralement balayées par les femmes du harem…. Pendant quatre ans, Al-Hakem continua dans cet état déplorable, jusqu’à ce qu’il soit soulagé par une mort lente et douloureuse[11].”

Les faits de l’histoire sont tels. Fermer les yeux sur la mauvaise conduite morale des musulmans, et en particulier des dirigeants musulmans, serait ignorer l’une des plus grandes raisons sous-jacentes de la débâcle qui a eu lieu.

Salah Zaimeche

Si l’article vous a plu, je traduirai l’étude complète (une vingtaine de pages), in sha Allah !

[1] S.P. Scott: History; op cit; Vol II, at pp 648 and 650.

[2] S.P. Scott: History of the Moorish Empire; op cit; Vol 1; p.438.

[3] S.P. Scott: History of the Moorish Empire; op cit; Vol 1; p.454.

[4] A.Thomson and M.A.Rahim: Islam in al-Andalus; Taha Publishers; London; 1996; p. 43.

[5] S.P. Scott: History of the Moorish Empire; op cit; Vol 1; p.454.

[6] S.P. Scott: History of the Moorish Empire; op cit; Vol 1; p.460-1.

[7] A.Thomson and M.A.Rahim: Islam in al-Andalus; op cit; p. 43.

[8] A.Thomson and M.A.Rahim: Islam in al-Andalus; op cit; p. 43.

[9] S.P. Scott: History of the Moorish Empire; op cit; Vol 1; p.466.

[10] S.P. Scott: History of the Moorish Empire; op cit; Vol 1; p.452.

[11] S.P. Scott: History of the Moorish Empire; op cit; Vol 1; p.473-4.

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