Les Turcs et les Berbères responsables de la décadence de la civilisation islamique ?!

Plusieurs historiens occidentaux comme Shaw ont affirmé :

[L’Islam] ne pouvait plus régner depuis que les barbares (Turcs, Berbères, etc.) ont pris la tête de l’Islam. Le monde islamique est alors entré dans une période de brutalité ignorante, dont il n’est sorti que pour tomber dans la triste agonie dans laquelle il se débat actuellement[1].

Wiet brosse également un tableau des terres musulmanes qui souffrent aux mains de ces forces :

“Au XIe siècle, le monde musulman a été soumis à des invasions majeures, celles des Berbères et surtout des Turcs”[2].

En y regardant de plus près, on s’aperçoit que c’est en fait une hostilité envers les Berbères et les Turcs qui explique qu’on leur reproche la décadence de l’Islam. Cette hostilité a ses raisons. Les Berbères, qu’ils soient Almoravides ou Almohades, ont contribué à une phase historique majeure de l’histoire de l’Islam, à savoir le blocage de l’avancée de la Reconquista chrétienne en Espagne. En effet, peu après la mort du leader al-Mansour, l’Espagne musulmane est tombée dans la désunion et le chaos pendant l’ère des “rois des partis(taifa)” (reyes de taifas, muluk at-tawa’if) (1009-1091), lorsque la péninsule s’est divisée en pas moins de trente dirigeants plus ou moins indépendants, qui se sont affrontés. Dans un ultime mouvement de panique, certains rois ont fait appel à trois reprises au chef almoravide (berbère) Yusuf Ibn Tashfin pour les aider, mais chaque fois, après avoir écrasé les armées chrétiennes, il lui a été demandé de quitter l’Espagne, pour être rappelé chaque fois que les rois (chefs des taifas) étaient à nouveau menacés. La troisième fois, en 1090, Ibn Tashfin franchit le détroit de Gibraltar depuis le Maroc, et cette fois-ci, il élimina les rois incompétents et installa le pouvoir almoravide dans tout le pays. Sous la domination almoravide, non seulement l’unité de la péninsule musulmane fut retrouvée, mais aussi réapparut en Occident une forme d’Islam combatif qui répondait à la combativité chrétienne[5].

Lorsque le pouvoir almoravide s’est effondré, les Almohades sont passés au premier plan en 1147. Leur victoire la plus déterminante fut le 18 juillet 1196, lorsqu’ils infligèrent une défaite écrasante à l’alliance chrétienne de nombreuses armées à Alarcos, l’armée chrétienne étant pratiquement exterminée. Cependant, une fois leur domination affaiblie par des rivalités internes, les Almohades furent eux-mêmes écrasés à Las Navas de Tolosa en 1212, une défaite que Lewis reconnut à juste titre : “brisant le pouvoir musulman dans la péninsule”[7]. Cordoue tomba en 1236, Séville en 1248, et suivit bientôt les autres villes, ne laissant que l’enclave de Grenade qui ne tomba qu’en 1492. Le résultat important, cependant, est que si les Berbères n’avaient pas répondu à l’avance espagnole pendant deux siècles, il aurait été très probable que l’Espagne chrétienne aurait procédé à l’occupation de toute l’Afrique du Nord.

Des raisons similaires s’appliquent à l’hostilité envers les Seldjoukides. En 1092, le principal vizir de l’histoire des Seldjoukides, Nizam al-Mulk, a été assassiné. Un mois après la mort de Nizam, Malik Shah (1072-92), le troisième sultan seldjoukide, est mort dans des circonstances suspectes, suivi de près par sa femme, son petit-fils et de nombreuses autres personnalités politiques puissantes[9]. Sans chef, le monde islamique était en proie à d’intenses luttes intestines, ce qui a entraîné une course au pouvoir tant dans le monde islamique oriental qu’en Égypte. Les deux fils de Malik Shah, Barkyaruk et Muhammad, se sont retrouvés pris dans un conflit qui a épuisé toutes les ressources militaires disponibles dans tout l’Orient[10]. En Syrie, il y avait également de petites villes-états mutuellement hostiles. La Syrie du XIe siècle, note Lamonte, était “un tissu d’États semi-indépendants”[11]. Au milieu de cette désunion musulmane, le pape Urbain II (1088-1099) a lancé son appel aux croisades. Il a exposé les raisons de son attaque ainsi :

“Il est urgent que vous apportiez à vos frères d’Orient l’aide si souvent promise, et c’est d’une nécessité urgente. Les Turcs et les Arabes les ont attaqués…, et pénétrant toujours plus loin à l’intérieur des pays chrétiens, les ont battus au combat à sept reprises, et ont tué et fait prisonniers un grand nombre d’entre eux, et ont détruit des églises et dévasté le royaume” [12].

Cependant, note M. Hillenbrand, le moment choisi pour la première croisade n’aurait tout simplement pas pu être “plus propice”. Les Européens avaient-ils été informés d’une manière ou d’une autre que c’était le moment idéal pour bondir ? Malheureusement, les sources islamiques ne fournissent que peu de preuves à ce sujet, mais il est rare que le bras de la coïncidence ait été plus long[13].

La seule force qui s’est opposée était celle des Seldjoukides. Les Seldjoukides, sous la direction de Qilij Arslan, Mawdud, Il-Bursuqi et d’autres, ont combattu les Croisés jusqu’à l’avènement du premier chef qui a réussi à unifier les armées musulmanes : Imad Eddin Zangi (lui-même Seldjoukide) (1127-1146), suivi de son fils Nur Eddin (Zangi) (1146-1174). Ainsi, dans la période cruciale où les musulmans étaient le plus divisés, c’est l’opposition seldjoukide qui a réussi à limiter l’impact des Croisades et à leur infliger les plus grands revers comme celui de Nicée en octobre 1096, lorsque les Turcs seldjoukides menés par Qilij Arslan ont détruit l’avant-garde des Croisades et tout son camp avancé. En 1099, les Turcs écrasent la “Croisade Populaire” à Civetot (Anatolie) ; en 1100, le seldjoukide Danishmand fond sur Bohémond près de la ville de Malatia, et après avoir décimé son armée, le fait prisonnier. En 1104, les Francs, quittant Édesse à la recherche de pillages dans les villes musulmanes des environs, furent rattrapés (au bord du fleuve) par les Turcs qui décapitèrent l’armée franque et firent prisonniers Baudouin d’Édesse et le comte Jocelyn de Tell Bashir. En avril 1110, l’Atabeg Mawdud, commandant seldjoukide de Mossoul, commence à se déplacer contre Édesse avec le soutien de l’Ortoqid Ilghazi et de l’émir de Mayyafaraqin, Soqman al-Qutbi[17]. Informés par leurs espions, les Francs se hâtent de le rencontrer sur l’Euphrate. Les Francs, bien que plus nombreux, sont vaincus par les Turcs[18]. Ghazi, un Turc ortoqide, confronté par les forces combinées de Roger d’Antioche, de Baudouin de Jérusalem et de Galeran, parvient à les battre à la bataille de Balat (également appelée le champ de sang) en juin 1119. Alep était au bord de la famine lorsqu’elle fut sauvée par Il-Bursuqi, gouverneur de Mossoul en janvier 1125, forçant les Francs à battre en retraite[20]. Lorsque Il Bursuqi fut assassiné en 1127, Imad Eddin Zangi fut nommé pour le remplacer en tant que commandant de l’Est. Après avoir conquis la citadelle d’al-Atharib en 1130, avec sa férocité légendaire, Zangi la détruisit et la rasa[21]. Sous le commandement de Zangi, une sérieuse mobilisation du jihad commença. Des forces plus importantes et plus dévouées se sont regroupées autour de lui, ce qui a permis aux musulmans de récupérer Kafartab, Maarat al-Numan, Bizaa et Athareb des Francs en 1137[22]. Zangi a mené son offensive contre Édesse et, pour la première fois depuis l’arrivée des Croisés en 1096, les forces islamiques se sont unies autour de lui : La prise d’Édesse en 1144 a marqué un tournant important dans la destinée des musulmans, car non seulement la ville, mais aussi la région toute entière ont été reconquises par l’Islam, ce qui constitue de loin la plus grande victoire des forces musulmanes depuis près d’un demi-siècle. Le pape fut si bouleversé par cette perte que la deuxième croisade fut lancée peu de temps après. [24]

On peut donc dire que le rôle des Seldjoukides a en fait contribué à sauver des domaines islamiques entiers de l’extinction totale, notamment en ce qui concerne le massacre massif par les croisés des populations d’Antioche, de Maarat al-Numan et de Jérusalem[25].

Salah Zaimeche

Pour en savoir plus sur les autres raisons que l’on pense être à l’origine du déclin de la civilisation musulmane et sur les différentes théories avancées par les historiens occidentaux, lisez l’article complet ci-dessus. (En cours de traduction)

[1] E. Renan: Averroes et l’Averroisme, p. iii.

[2] G. Wiet et al. p.7,

[3] For details on the rule of al-Mansur and the break up of the kingdom see S.P. Scott: History ; op cit;.

[4] S.P. Scott: History of the Moorish Empire; op cit; Vol 1; p.453 fwd.

[5]C. Cahen: Orient et Occident au temps des Croisades, Aubier Montaigne, 1983. p.21.

[6]John Glubb: A Short History of the Arab Peoples; Hodder and Stoughton, 1969. p.190.

[7]B. Lewis: Cultures in Conflict; Oxford University Press; 1995. p. 19.

[8] W. Durant: The Age of faith, op cit; Chapter XIV; p.309.

[9]C.Hillenbrand: The Crusades, Islamic Perspectives, Edinburgh University Press; 1999. p.33.

[10] C.Hillenbrand: The Crusades, Islamic Perspectives, op cit;.p.38.

[11]J.H. Lamonte: crusade and Jihad: in N.A. Faris ed. The Arab Heritage, Princeton University Press, 1944. pp 159-198; p.163.

[12] Discours of Pope Urban II. It is re-transcribed by Foucher of Chartres in Regine Pernoud: Les Hommes et la Croisade, Jules Tallandier, Paris, 1982.

[13] C.Hillenbrand: The Crusades, Islamic Perspectives, op cit;.p.33.

[14]R. Finucane: Soldiers of the Faith; J.M. Dent and Sons Ltd; London, 1983. p.21.

[15] The first and second Crusades; op cit;.p.74.

[16]The first and second Crusades from an Anonymous Syriac Chronicle: Translated by A.S. Tritton; with notes by H.A.R. Gibb: pp 69-101. Journal of The Royal Asiatic Society (JRAS) 1933.p.79.

[17] S.Runciman: A history of the Crusades, Cambridge University Press; 1951;Vol ii, p. 115.

[18] The first and second Crusades; op cit; p.83.

[19] C.Hillenbrand: The Crusades, Islamic Perspectives, op cit;.p.21.

[20] The first and second Crusades.p.96.

[21] Ibn al-Furat: Tarikh al-Duwal wal Muluk; ed. M. F. El-Shayyal; unpublished Ph.d.; University of Edinburgh; 1986. IV; p. 30.

[22] S.Runciman: A History; op cit; Vol ii; pp. 219-20.

[23] The First and Second Crusades: Part two: April. pp 273-305 p.280.

[24] C.Hillenbrand: The Crusades, Islamic Perspectives, op cit;.p.112.

[25] See appropriate sections in S.Runciman: A History; op cit; G.Lebon: La civilization des Arabes; op cit; etc

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