L’expérience de la nouvelle maternité : quand maman est triste.

Devenir maman peut être l’une des expériences les plus enrichissantes qu’une femme puisse vivre dans la vie, mais elle peut aussi être incroyablement difficile et accablante. La première maternité est généralement associée au sentiment d’être incroyablement heureuse, à un nouveau sentiment d’épanouissement et à des liens familiaux. On s’attend généralement à ce que les nouvelles mères soient heureuses et quand elles ne le sont pas, tout le monde est perplexe quant aux raisons. Qu’est-ce qu’une nouvelle maman est censée faire quand il y a une angoisse perçante coincée profondément dans sa poitrine et qui ne veut pas s’en aller ? Ou quand des pensées mélangés de frustration et de tristesse la suivent partout où elle va ? Comment une nouvelle maman peut-elle parler à quelqu’un de ses sentiments difficiles alors qu’elle est censée être joyeuse ? Eh bien, la réponse est… elle ne peut pas pas. Les nouvelles mères gardent souvent leurs luttes pour elles et certaines finissent par tomber dans la dépression post-partum.

Obtenir de l’aide pour la dépression est devenu plus acceptable dans la communauté musulmane au cours des dernières années, cependant, la dépression post-partum (DPP) passe encore surtout inaperçue principalement en raison du manque de connaissances sur le sujet et la honte associée. Les mythes sur les causes de la DPP conduisent les femmes à s’isoler et à ne pas demander de l’aide alors que le soutien familial et communautaire peut être exactement ce dont les nouvelles mères ont besoin.

Qu’est-ce que le trouble post-partum ?


Le trouble post-partum survient lorsqu’une nouvelle mère traverse des degrés de dépression clinique après la naissance d’un bébé, comme la tristesse, les pleurs, des changements majeurs dans l’appétit, le sommeil, l’irritabilité, des sentiments de démotivation et le désespoir. De nombreux articles de recherche indiquent que la dépression touche 11 % des femmes pendant la grossesse et 10 à 14 % des femmes après l’accouchement[1], mais qu’elle peut varier de 9 à 25 % selon les facteurs de risque et les circonstances[2]. Les femmes issues de minorités, dont beaucoup de femmes musulmanes, peuvent avoir des taux post-partum allant jusqu’à 23 %[3].

On suppose que la DPP est causée par une femme qui ne veut pas avoir d’enfant, mais pour la majorité des femmes, elle est causée par une combinaison de changements physiologiques (ex : chute du taux d’hormones), une surcharge et un soutien insuffisant. La DPP ne se produit pas seulement chez les nouvelles mères, mais peut survenir après n’importe quelle grossesse ou même pendant la grossesse (dépression périnatale).

L’une des principales raisons pour lesquelles les nouvelles mères ne parlent pas de DPP est la honte et la culpabilité. Partout dans le monde, et en particulier dans les communautés musulmanes, avoir un bébé devrait être un moment de joie et de fête. C’est une sunnah encouragée, une étape importante et une norme sociale attendue : on s’attend à éprouver un « sentiment magique » dû à la naissance de ce merveilleux don. Quand une femme sent que tout le monde autour d’elle s’attend à ce qu’elle soit heureuse et qu’elle ne l’est pas, cela peut causer la honte, la culpabilité et le doute de soi.

Aucune femme ne veut être étiquetée comme ingrate, malheureuse ou incompétente, et lorsqu’une femme sent qu’elle ne peut parler à personne de ses sentiments vulnérables sans être humiliée ou rabaissée, ses sentiments négatifs sont encore aggravés. Une femme peut être accusée de ne pas apprécier son enfant ou sa vie en général lorsqu’elle fait part de ses pensées sur la DPP aux membres de sa famille. Les conjoints peuvent mal comprendre la DPP et se retourner contre leur femme en la traitant de paresseuse ou d’endoctrinée par les valeurs occidentales ou féministes quand la nouvelle maman dit qu’elle a besoin d’une pause dans la maison. Quand la nouvelle mère n’a nulle part où aller, elle souffre seule en silence. Parfois cette souffrance est bien cachée derrière de faux sourires et parfois la douleur ne peut être contenue et provoque des crises de colère, une agitation chronique ou un arrêt émotionnel complet.

Les symptômes de la DPP sont aussi souvent négligés parce que les gens ont des difficultés à reconnaître ce que sont les symptômes. On s’attend à ce qu’une femme se comporte et se sente différemment lorsqu’elle est enceinte ou après avoir eu un bébé, mais quelle est la différence entre les problèmes d’adaptation normale et le trouble d’adaptation clinique ? Une mère est-elle très agitée parce que son bébé se réveille à toute heure de la nuit ou parce qu’elle est déprimée ? Est-ce qu’une mère qui en est à sa première grossesse éprouve une anxiété normale parce qu’elle n’a pas d’expérience ou parce qu’elle pourrait souffrir d’anxiété clinique post-partum ?

Lorsque la nouvelle mère ne sait pas quels signes surveiller, elle rate des occasions d’identifier et d’aborder les problèmes potentiels. Voici quelques signes à surveiller concernant la DPP :

1- Tristesse, anxiété, agitation ou détresse persistantes de longs moments en semaine et qui durent au moins deux semaines.

2- Fonctionnement perturbé. C’est délicat parce que beaucoup de nouvelles mamans ne pourront pas s’occuper de certains aspects de leur vie comme avant, mais quand une nouvelle maman ne peut pas s’occuper de la maison, des activités quotidiennes de base, de l’hygiène ou des amitiés, etc. c’est peut-être un signe qu’elle a des difficultés.

3- L’apparence qui montre qu’il y a un grand changement de personnalité. La personnalité est innée et n’a pas tendance à changer avec le temps. Si quelqu’un a l’air d’avoir changé de personnalité, surtout de façon négative, c’est probablement à cause d’un problème plus important. Ce n’est pas qu’une personne autrefois heureuse et sociale est maintenant pessimiste et solitaire, c’est que la personne heureuse et sociale est maintenant déprimée.

Pourquoi la dépression post-partum est-elle pertinente pour la communauté musulmane ?


La dépression post-partum est une question importante de santé et de bien-être pour toutes les communautés, mais elle devrait être particulièrement importante pour les communautés musulmanes, car nous accordons beaucoup d’importance au respect des mères et à leur traitement. Quand la plupart des gens pensent à l’importance de la maternité dans l’islam, ils pensent immédiatement à prendre soin de leur propre mère : en général, l’image d’une vieille mère dont s’occupent ses enfants maintenant grands. Mais qu’en est-il de l’importance du rôle de la maternité elle-même ? Si nous voulons tenir la maternité en haute estime, nous devons également fournir le soutien et les ressources nécessaires pour que les femmes puissent remplir leur rôle de la meilleure façon possible. Quand les nouvelles mères sont soutenues, cela les aide non seulement elles, mais aussi leurs enfants : la prochaine génération de la Oummah. Des mères en bonne santé aident à bâtir des maisons et des communautés saines.

En plus de donner aux mères le soutien approprié dont elles ont besoin, nous, en tant que communauté, nous devons aussi nous assurer que nous ne donnons pas des messages contradictoires aux nouvelles mamans sur leur contribution à la Oummah. La maternité est en même temps l’un des rôles les plus précieux et les moins respectés de notre temps. D’une part, l’islam met les mères sur le piédestal, tandis que d’autre part, la société moderne manque indirectement de respect envers la maternité, surtout pour celles qui décident de rester à la maison et de prendre soin de leurs enfants. Il n’est pas inhabituel pour certaines personnes de servir leur mère en un clin d’œil et d’aller voir leur femme, leur fille ou leur amie et leur dire ce qui suit :



“Que faites-vous toute la journée avec le bébé (ou les enfants) ?”

“Ça doit être bien de rester à la maison et de ne pas aller travailler.”

“Pourquoi tu ne mets pas ton diplôme à profit ?”

“N’importe qui peut être mère, tu n’as pas besoin d’éducation ou de qualités particulières.”


En tant que musulmans, il est important pour nous de surveiller notre propre vision subconsciente et saine de la maternité, car nous vivons dans une culture mondiale qui favorise le contraire. La façon dont la société perçoit la maternité contribue à la façon dont les mères se sentent par rapport à elles-mêmes et à la grande responsabilité d’élever les enfants qui leur sont confiés.

Aborder la DPP dans une perspective à plusieurs niveaux


Aborder la question de la dépression post-partum de façon exhaustive et systématique serait plus adapté à une publication plus longue, mais pour les besoins de cet article, voici quelques stratégies simples au niveau individuel, familial et communautaire qui peuvent aider à traiter le DPP.

Niveau individuel
Les nouvelles mamans sont submergées par de nombreux changements physiologiques, psychologiques et logistiques, mais il existe des moyens d’obtenir de l’aide s’il devient trop difficile de gérer le fonctionnement quotidien. L’un des premiers endroits où une nouvelle maman peut s’adresser est son médecin. Les obstétriciens connaissent très bien les tenants et aboutissants de l’ajustement régulier par rapport à la dépression clinique. Si une nouvelle maman n’est pas sûre de la dépression périnatale ou postnatale, elle peut en parler à son obstétricien lors d’un de ses examens de grossesse, à l’hôpital après l’accouchement ou lors de la visite de suivi de six semaines.

Le soutien de la famille et des amis fait aussi une grande différence. Beaucoup de nouvelles mamans ne sont pas à l’aise pour parler de leurs sentiments difficiles dans les cercles sociaux parce qu’elles ont l’impression d’être inférieures à leurs pairs. Si l’on n’a pas d’amis ou de membres de la famille qui nous soutiennent, il existe de nombreux groupes de nouvelles mamans qui peuvent être un bon substitut. Ces groupes de soutien peuvent être trouvés en ligne, dans les hôpitaux, etc.. En l’absence d’un réseau de soutien, les nouvelles mamans peuvent faire appel à un thérapeute pour les aider à comprendre leurs sentiments et à identifier les ressources locales.

L’auto-traitement est extrêmement important. Les nouvelles mamans et les personnes qui l’entourent s’attendent à ce qu’elle se donne sans compter à son enfant et qu’elle lui consacre du temps de façon inconditionnelle. La maternité est un travail sans fin, mais cela ne veut pas dire qu’une nouvelle maman ne devrait pas se réserver du temps dans son emploi du temps. En tant que psychothérapeute qui a travaillé avec d’innombrables nouvelles mamans au fil des ans, je crois vraiment que vous ne pouvez pas prendre soin de quelqu’un d’autre si vous ne pouvez pas prendre soin de vous-même. Le temps passé seul, le temps spirituel ininterrompu, les siestes, l’alimentation saine, l’exercice, se retrouver dans la nature et le temps passé avec des amis ne devraient pas être considérés comme du luxe, mais comme des nécessités pour le bien-être sur le long terme.

Niveau familial
Il est important pour une femme de s’occuper de sa santé mentale, mais ce n’est pas sa seule responsabilité. Les familles sont censées être interdépendantes et les maris, les grands-parents et les frères et sœurs doivent donc aussi surveiller la nouvelle maman pour s’assurer qu’elle prend soin d’elle-même pendant qu’elle prend soin du nouveau bébé. Si un mari remarque que sa femme ne se sent pas bien depuis un certain temps, en tant que berger de sa famille, il lui incombe de l’aider à obtenir l’aide dont elle a besoin ; les mères qui ont des filles déjà adultes, les sœurs et les tantes devraient faire de même.

Les familles peuvent aider en apportant un soutien émotionnel et logistique. Les mots gentils font beaucoup, mais donner un coup de main aussi. L’aide devrait être fournie ouvertement sans que la mère n’ait le sentiment de se sentir incompétente ou qu’elle échoue. Laisser une nouvelle maman faire une pause sans bébé peut faire des merveilles pour elle et ce n’est pas “égoïste” de sa part.

Niveau communautaire
Les obstétriciens offrent des examens post-partum dans leur bureau, mais ce n’est pas suffisant. La prévention et l’intervention au niveau communautaire sont nécessaires et les mosquées devraient promouvoir des groupes de soutien pour les nouvelles mères et les mères en général. Avoir des groupes de soutien demande peu d’efforts ou d’entretien, car tout ce dont on a habituellement besoin, c’est d’un espace où les nouvelles mamans peuvent se rencontrer régulièrement et d’une personne pour les animer.

De plus, les mosquées devraient faire des efforts constants pour que leurs espaces soient accueillants pour les enfants. Une nouvelle mère qui a déjà assisté à de nombreuses activités à la mosquée peut se retrouver complètement coupée de la communauté si elle ne peut pas amener son bébé ou ses enfants : ce qui aggrave probablement sa dépression. Les pièces pouvant accueillir les enfants pour les activités des mosquées peuvent être primordiales pour une nouvelle mère et constituer l’un des piliers clés du soutien communautaire dont elle a besoin.

En résumé, la dépression postnatale peut être évitable et traitable grâce à des interventions simples comme offrir aux nouvelles mères un soutien affectif, social et communautaire adéquat. Lorsque nous ouvrons la conversation sur la DPP, nous éliminons les hypothèses nuisibles sur sa raison d’être et pouvons aider à aborder la question d’un point de vue multidimensionnel. Lorsque l’intervention communautaire et familiale ne permet pas de prévenir ou de gérer la DPP, il est important d’aider une nouvelle mère à obtenir le soutien dont elle a besoin auprès de son médecin ou d’un psychothérapeute sans se sentir mauvaise mère.


Najwa AWAD

Article original en anglais : https://muslimmatters.org/2019/02/21/new-motherhood-mom-is-sad-postpartum-depression/

[1] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3768229/

[2] Gavin, N.I., Gaynes, B.N., Lohr, K.N., Meltzer-Brody, S., Gartlehner, G., Swinson, T.(2005). Perinatal depression: a systematic review of prevalence and incidence. Obstetrics and Gynecology, 106 (5, Pt 1):1071-1083

[3] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3768229/

Auteur de l’article : Rayan

1 commentaire sur “L’expérience de la nouvelle maternité : quand maman est triste.

    Tiza Alami

    (novembre 15, 2019 - 8:21 )

    Salam aleikoum
    C est la première fois que je lis un article sur le sujet sur un site musulman barakallahou fikoum

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