Libéralisme et utilitarisme.

Mandeville, un penseur néerlandais décédé au début du 18éme siècle influencé par l’anthropologie cartésienne (sa thèse en médecine concernait l’application machiniste de Descartes dans le règne animal), est considéré par Dufour comme le père spirituel – si on peut dire – du libéralisme, non seulement parce-qu’il anticipe certaines théories économiques de Smith, mais surtout par une formule qui récapitulerait cette religion : “les vices privés font la vertu publique”. En quelques mots : l’égoïsme – la quête utilitaire du bien personnel – est le moteur de la société, en ce que quand on un agent individualiste cherche son bien propre, il contribue au bien de la société toute entière ; pour prendre un exemple concret : la promotion de la prostitution est peut-être un mal religieux, mais un bien individuel (assouvissement sexuel) et aussi sociétal (l’Etat peut toucher des revenus sur cette “industrie”). On peut appliquer cela au trafic de drogues, etc et Walter Block, un théoricien libéral, milite pour la légalisation et l’intégration dans l’économie des proxénètes, trafiquants en tous genres et autres car ces criminels, en définitif, apportent du bien (comprenez des revenus) à la société.

Et c’est ce qu’il faut bien comprendre : le libéralisme est avant tout une révolution anthropologique (la “Grande Transformation” de Polanyi) dont la philosophie morale toute entière est basée sur l’homo economicus, qui est par essence rationaliste, individualiste et cherche dans un élan utilitariste ce qui psychologiquement contribue non pas tellement au bien, mais à son “bien-être” ; ce sont les êtres atomisés de la théorie des jeux (von Neumann, Nash, …) selon la modélisation mathématique, une vision de l’humanité qui résume celle-ci à des stratégies rationalistes dans une existence devenue arène de compétition où chacun tend à vouloir maximiser ses “gains”, perspective qui rend les idées d’intentionnalité de l’autre (qui est au mieux un rival), de moralité, de solidarité, … totalement superflues, et en fait même “irrationnelles” (voir l’ouvrage de Amadae sur l’enjeu néolibéral de la théorie des jeux, et son application en relations internationales).

Bien sûr, les libéraux vont arguer qu’il faut différencier le “libéralisme économique” du “libéralisme culturel” – comme les païens qui différenciaient cyrénaïques et épicuriens -, et que dans une même philosophie morale libérale, comme l’utilitarianisme par exemple, Sidgwick aurait démontré que Mill serait moins “hédoniste” que son prédécesseur Bentham ; pourtant ils restent dans la même anthropologie libérale, qui garde pour centre l’individu.

L’autre grande philosophie morale du libéralisme est celle dite déontologique (Kant), qui apparaît plus noble car moins conséquentialiste, mais comme le dit Sandel dans sa critique de Rawls – qui voulait fonder un “libéralisme social” basé sur la notion de justice – le sujet moral kantien même est tel qu’il ne peut pas se prêter à des notions comme celles de solidarité ou de justice, car il est justement individualiste ; il est seulement dans une relation verticale avec une autorité purement juridique – comme on le sait Arendt en montrera les conséquences cyniques de par le procès Eichmann, et Wasserman offrira une perspective intéressante dans le roman “L’affaire Maurizius” -, mais sa connexion horizontale avec une réalité communautaire n’est pas automatiquement fondée, et il doit alors injecter une “métaphysique” pour justifier son ordre moral.

Le libéralisme est donc, avant d’être modèle économique, un agencement politique ou une approche culturelle, une théologie morale basée sur une anthropologie (vision et de l’homme) – en contradiction frontale avec la proposition éthique de l’Islam -, et c’est à partir de là qu’il faut pouvoir l’analyser, surtout que peu de systèmes idéologiques en fait contiennent une morale (dans un ouvrage Steven Lukes a montré l’ambiguïté du marxisme à ce niveau, et en passant, Marx appréciait Mandeville).

Ces dernières décennies, cette crise morale a poussé en Occident certains penseurs comme Anscombe et, surtout, le disciple de cette dernière, MacIntyre, à retourner à une philosophie morale pré-libérale, celle dite de la “vertu”, une sorte de néo-stoïcisme qui reste piégé dans ses a priori païens (c’est toujours, un peu, l’individu qui justifie la morale, et non pas l’Ordre divin), mais les Européens de toute manière ont toujours recherché divers moyens de rester païens, c’est là toute leur histoire culturelle.

Arslan Akhtar

Auteur de l’article : Rayan

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