L’ironie de l’histoire théologique musulmane

La plus grande ironie de l’histoire théologique sunnite est que les protagonistes sont inversés par rapport à ce qu’ils sont censés avoir prôné.
 
Ibn Taymiyyah est des milliers de fois plus rationaliste qu’al-Ghazāli, mais personne ne semble comprendre cela.
 
Dans al-Munqidh min ad-Dalāl (la délivrance de l’égarement) de Ghazāli, il décrit son parcours théologique où il se torture d’abord en déconstruisant la fiabilité de sa propre expérience sensorielle, puis la fiabilité de son propre raisonnement – tout ça dans le but de réfuter les mutafalsifa (philosophes) après avoir appris leurs méthodes – avant de se lancer dans une théologie fidéiste(1), anti-rationaliste du kashf (2) et basée sur l’expérience personnelle du murid avec son murshid (3).
 
Les traditionalistes soufis s’enorgueillissent de cette prétendue grande humilité sans remarquer l’hilarité de la situation, et ce qui s’ensuit est la confiance aveugle en celui qui vous accorde cette “expérience” et on peut être sûr que les croyants de toutes religions peuvent insister sur cette ‘”expérience” quasi mystique qu’ils ont avec leur chef spirituel.
 
Je postule en fait qu’il n’y a pas eu de plus grand rationaliste dans l’histoire musulmane qu’Ibn Taymiyyah.
 
C’est parce que certains des philosophes comme Ibn Rushd ont affirmé la nature allégorique de l’Écriture et qu’elle était destinée aux masses alors que la raison serait en fait une ressource limitée accessible seulement aux philosophes et que les gens stupides se feraient du mal s’ils essayaient de raisonner trop fort. Sur la même ligne, les Mu’tazila ont pris les Noms et les Attributs d’Allah allégoriquement.
 
Ce n’est en aucun cas faire confiance à la “raison” ! On a beaucoup critiqué Ibn Taymiyyah pour avoir systématiquement démantelé et trouvé des trous dans les preuves dialectiques de l’existence de Dieu, plus précisément et rapidement qu’un athée furieux n’aurait pu le faire, mais il a fait cela sur une base rationnelle et a toujours affirmé que la raison saine et les Écritures authentiques ne sont jamais en contradiction.
 
Il a donc élevé la raison à un niveau que ni la philosophie ni les mutakallimūn (4) n’ont jamais atteint.
 
Et c’est là la grande ironie de l’histoire théologique sunnite.
 
Ceux qui s’imaginent plus rationalistes suivent un homme (Al Ghazali) qui n’avait pas confiance en la raison et pourtant ils interprètent allégoriquement l’Écriture parce que l’interpréter littéralement serait “irrationnel”.
 
Ceux qui affirment explicitement l’Écriture (les littéralistes néo-salafis modernes) rejettent le pouvoir de la raison prôné par le même homme qu’ils soutiennent à des niveaux extrêmes.
 
Amine Rachid Messaoui
 
(1) D’après le fidéisme, la raison ne nous permet pas de connaître la nature des choses ; elle se borne à observer et à classer les apparences ; seule la foi, illuminant l’intelligence, nous fait connaître le fond des choses, c’est-à-dire les réalités spirituelles. En un sens plus précis, le fidéisme exclut que les vérités de foi comportent des préambules rationnels ou prennent appui sur des démonstrations.  Le terme fidéisme implique une défiance de la raison.
 
(2) Kashf (en arabe: كشف) «dévoilement» est un concept soufi enraciné dans les idéaux gnostiques désignant la connaissance du cœur plutôt que de l’intellect.
 
(3) Dans le soufisme, un murīd ou mureed (arabe : مُرِيد, littéralement “celui qui cherche”) est un novice engagé dans l’éveil spirituel par le sulūk (parcourir un chemin) sous la direction d’un guide spirituel, qui peut prendre le titre murshid ou shaykh.
 
(4) Le Kalām (arabe : كلام, ‘ilm al-kalām, « discussion, dialectique ») signifie dans son premier aspect une des sciences religieuses de l’islam faisant référence à la recherche de principes théologiques à travers la dialectique et l’argumentation rationnelle. Elle est parfois confondue avec l’idée de théologie islamique ou théologie musulmane, c’est-à-dire l’utilisation du discours rationnel à propos des choses divines. Inspirée par la philosophie grecque, dont elle tient cependant à se distinguer, cette démarche est pratiquée par les mutakallimins et est reconnue par certaines écoles se réclamant du sunnisme (surtout le mutazilisme et l’asharisme).

Auteur de l’article : Rayan

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