L’utilisation de l’expression “pré-islamique” n’est pas innocente.

“Algérie pré-islamique”, “Turquie pré-islamique”, etc qui ici a déjà entendu parler de “Angleterre pré-chrétienne” ou de “Suède pré-chrétienne”, dans la littérature dite académique ou même dans la vulgarisation médiatique ? Bon, on pourrait arguer que ces deux pays en particulier n’ont pas l’histoire des grands centres orientaux-méditerranéens de civilisation (dans une lettre à Atticus, Cicéron demande à son ami de ne pas prendre des esclaves parmi les Anglais, car on ne pourrait leur apprendre la musique ou les initier à la littérature, traits de la Rome civilisée), mais a-t-on déjà parlé de “Grèce pré-chrétienne”, où on contrasterait de fait la Grèce de Périclès ou celle de Platon avec l’Etat failli moderne ? Dans l’idéal ce n’est pas notre problème d’opposer une Grèce païenne à une Grèce chrétienne, mais il ne faut surtout pas penser que cette nomenclature est innocente : ceux qui parlent de la sorte visent à faire de l’Islam une sorte de césure – ce qu’il est -, mais dans un sens négatif (“les Perses avant l’Islam avaient des empires” et autres projections fantaisistes du même acabit, comme si jusqu’en 632 des St Augustin naissaient trois fois par jour dans l’actuelle Algérie ou que les Égyptiens continuaient à fabriquer des pyramides jusqu’à ce moment précis).

Dans le même domaine, quand des musulmans veulent redonner à l’Islam la place qui lui sied dans la société – dans la culture, la politique et l’économie -, on parle “d’islamisation”, comme si ce n’était pas, déjà, une société à dominante islamique ; si quelqu’un parle de la “christianisation de la France” personne ne verra une connotation négative, mais dans le cas de “l’islamisation de l’Indonésie”, on pensera directement à une sorte de conspiration machiavélique qui échoue sur la conquête du pouvoir par des individus nécessairement nocifs et malintentionnés (dont l’objectif principal est, bien évidemment, de forcer le hijab sur les femmes locales qui, jusque là, étaient toutes – absolument toutes – dénudées). Les images mentales sont foncièrement opposées par rapport au vocable proposé : contrairement à la “christianisation”, “l’islamisation”, elle, est toujours étrangère, toujours toxique, même pour un peuple islamisé depuis des siècles.

La “polémique” récente du voile en France, aussi, est assez éloquente : on a pas arrêté de parler de “femmes voilées”, pour encore mieux souligner leur passivité (c’est probablement le père ou le frère ou, au minimum, “le milieu social”, car ils deviennent tous anthropologues ou sociologues pour l’occasion), alors qu’on peut très bien dire “femmes qui portent le voile” ; on n’aura jamais la même approche linguistique pour une femme en minijupe, pour prendre un seul exemple.

La guerre est d’abord un langage.

Arslan Akhtar

Auteur de l’article : Rayan

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