Musa, pseudo-salafisme et réforme socio-politique.

Le diable peut employer à ses fins les textes de l’Écriture. Une méchante âme qui s’autorise d’un saint témoignage ressemble à un scélérat qui a le sourire sur ses lèvres, à une belle pomme dont le cœur est pourri. Oh ! de quels beaux dehors se couvre la friponnerie !

Shakespeare. Le marchand de Venise.

La première fois que j’ai entendu cette citation shakespearienne, c’était de la part de mon professeur de religion comparée, et elle m’a immédiatement interpellé. Enfin une vraie citation ! N’importe qui peut lire ses propres idées dans les Écritures et ensuite faire appel aux Écritures en se basant sur des interprétations biaisées et sélectives. C’est ce que dit Allah dans le Coran :

Croyez-vous en une partie du Livre et rejetez-vous le reste?

En lisant et en acceptant sélectivement une partie de la guidance divine, la personne a de fait rejeté l’autre partie – même si elle ne le dit pas ou ne le sait pas. Et celui qui accepte une partie de l’Écriture et en rejette une autre, n’a pas réellement accepté l’Écriture par sa vertu en tant qu’Écriture – autrement il n’aurait pas fait la différence entre ses parties – mais l’a plutôt acceptée car elle est en ligne avec ses propres croyances et conceptions. Ainsi, le simple fait de faire appel à l’Écriture n’en fait pas une personne guidée, ni ne valide une opinion.

Dans le même ordre d’idées, une vidéo de l’idéologue “salafi” quiétiste Muhammad Sa’id Raslan est arrivée sur mon fil Twitter. Comme c’est le cas avec les idéologues, Raslan a tenté de montrer – par sa lecture très sélective des textes islamiques – que les gens devraient être patients face à l’oppression au lieu de contester l’autorité. Il l’a fait en essayant d’établir un parallèle entre la situation actuelle en Égypte et l’histoire de Musa (paix sur lui) conseillant à Bani Isra’il d’être patient.

Dans le Coran, Allah cite Musa (paix sur lui) disant :

“Cherchez de l’aide auprès d’Allah et soyez patients. En effet, la terre appartient à Allah. Il en fait hériter qui Il veut de Ses serviteurs. Et le [meilleur] résultat est pour les justes.”

Le quiétiste pense avoir trouvé ce dont il a besoin ! Musa (paix sur lui) ordonne à son peuple d’être patient face à la transgression et à l’oppression du Pharaon. Les tentatives de Raslan pour établir des parallèles avec Musa (paix sur lui) échouent finalement, puisque l’avis de Musa (paix sur lui) n’a pas été donné dans le vide. Elle s’inscrivait plutôt dans le cadre d’un projet et d’un plan plus vastes. La patience contre l’oppression n’était pas le seul aspect de l’histoire de Musa.

Jetons un coup d’œil à trois autres parties de l’histoire de Moussa qui ne correspondent pas à la façon de penser des quiétistes.

Pour commencer, Allah a ordonné à Moïse (paix sur lui) de parler avec le Pharaon sérieusement et explicitement, mais avec douceur, car le contenu du message mettrait probablement le Pharaon en grande colère. Ce faisant, Musa (paix sur lui) a présenté ses exigences au pharaon (libération de Bani Isra’il) et l’a averti d’un châtiment divin qui l’emporterait s’il désobéissait. Allah dit :


Allez vers Pharaon: il s’est vraiment rebellé. Puis, parlez-lui gentiment. Peut-être se rappellera-t-il ou [Me] craindra-t-il? Ils dirent: «Ô notre Seigneur, nous craignons qu’il ne nous maltraite indûment, ou qu’il dépasse les limites». Il dit: «Ne craignez rien. Je suis avec vous: J’entends et Je vois. Allez donc chez lui; puis, dites-lui: «Nous sommes tous deux, les messagers de ton Seigneur. Envoie donc les Enfants d’Israël en notre compagnie et ne les châtie plus. Nous sommes venus à toi avec une preuve de la part de ton Seigneur. Et que la paix soit sur quiconque suit le droit chemin! Il nous a été révélé que le châtiment est pour celui qui refuse d’avoir foi et qui tourne le dos».

Sourate Ta-Ha 43-48

Est-ce que le schéma politique des quiétistes permet de dire la vérité au pouvoir, à faire des demandes et à les menacer d’une punition divine qui les affligera s’ils n’obéissent pas ? Même dans un cadre privé, je ne suis pas sûr qu’ils se le permettent !

Deuxièmement, lorsqu’il est devenu clair que le pharaon n’accepterait pas les demandes et que son animosité pour Musa (paix sur lui) est devenue claire, Musa (paix sur lui) a accepté le défi de Pharaon et a fixé le moment et le lieu de la manière la plus publique, où le plus de gens seraient témoins de l’humiliation du Pharaon. Une fois de plus, Musa (paix sur lui) a mis fin au dialogue en les menaçant de la punition divine et en les avertissant des conséquences de leur mécréance. Allah dit :

Il dit: «Es-tu venu à nous, ô Moïse, pour nous faire sortir de notre terre par ta magie? Nous t’apporterons assurément une magie semblable. Fixe entre nous et toi un rendez-vous auquel ni nous ni toi ne manquerons, dans un lieu convenable». Alors Moïse dit: «Votre rendez-vous, c’est le jour de la fête. Et que les gens se rassemblent dans la matinée»
Pharaon, donc, se retira. Ensuite il rassembla sa ruse puis vint (au rendez-vous). Moïse leur dit: «Malheur à vous! Ne forgez pas de mensonge contre Allah: sinon par un châtiment Il vous anéantira. Celui qui forge (un mensonge) est perdu».

Sourate Ta-Ha 57-61

La pensée politique du salafisme quiétiste permet-elle une telle humiliation publique de l’autorité ?

Finalement, Musa (paix sur lui) a fui avec les Bani Isra’il, en opposition directe au Pharaon. Il faut noter que la fuite avec Bani Isra’il a dû être un coup très dur contre Pharaon et son économie puisque les israélites étaient des esclaves! Cet acte s’apparente au minimum à de la désobéissance civile. Allah dit :

Nous révélâmes à Moïse: «Pars la nuit, à la tête de Mes serviteurs, puis, trace-leur un passage à sec dans la mer: sans craindre une poursuite et sans éprouver aucune peur».
Pharaon les poursuivit avec ses armées. La mer les submergea bel et bien. Pharaon égara ainsi son peuple et ne le mît pas sur le droit chemin.

Ta-Ha 77-79

Encore une fois, la pensée politique quiétiste permet-elle un acte aussi direct de désobéissance à l’autorité qui aurait ébranlé le pouvoir de Pharaon et sa domination sur l’Égypte ?

En conclusion, si vous voulez faire appel à l’histoire de Musa (paix sur lui), vous devez faire appel à l’histoire complète dans son contexte plus large. La patience face à l’oppression est une étape temporaire d’un projet ou d’un plan plus vaste et ne constitue jamais la solution dans son ensemble. Vive la voie de Musa !

Traduction avec quelques adaptations des d’un article d’Abdullah Moataz disponible ici.

J’ai notamment remplacé le terme Madkhali par le terme de salafisme quiétiste qui est plus large. Les madkhalis ne représentent qu’une partie d’une pensée politique bien plus large comme l’explique très bien le frère Kamel dans cette vidéo.

Auteur de l’article : Rayan

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