Qu’est-ce qui est réellement “islamique” ? Une réponse musulmane à l’État islamique et à The Atlantic

Ce qui suit est une traduction d’un article rédigé par Daniel Haqiqatjou et Yasir Qadhi en 2015, l’original est disponible ici.

J’ai pris quelques libertés avec la traduction (surtout les passages entre parenthèses), tout en restant dans l’esprit du texte.

 

L’article de Graeme Wood intitulé « Ce que l’État islamique veut vraiment”, publié dans l’édition de mars 2015 de The Atlantic, est rapidement devenu l’article le plus lu sur ce groupe militant. D’ailleurs, il est en train de devenir l’article le plus lu jamais publié par The Atlantic. Aussi populaire soit-il, l’essai de Wood est profondément imparfait et manque dangereusement de nuance. Ce qui est si répréhensible dans l’essai de Wood est résumé dans sa déclaration : “La réalité est que l’État islamique est islamique. Très islamique.” Bien que Wood reconnaisse que “presque tous” les musulmans du monde rejettent le groupe autoproclamé État Islamique, sa thèse ultime est que les atrocités commises par le groupe ont un fondement théologique en Islam. À l’appui de sa thèse, Wood cite l’universitaire de Princeton, Bernard Haykel, qui non seulement reconnaît que l’État islamique est “très islamique”, mais va même jusqu’à dire que les musulmans qui qualifient ce groupuscule de non islamique sont soit ignorants de l’Islam ou sont simplement politiquement avisés en blanchissant délibérément les dimensions juridiques et historiques de leur religion. En qualifiant le groupe État islamique d’islamique, Wood et Haykel attribuent en fait, sinon intentionnellement, à l’Islam des décapitations cruelles, des massacres gratuits et toute autre forme de sauvagerie. Selon eux, une telle attribution n’est ni incorrecte dans les faits, ni particulièrement préjudiciable à “presque tous” les musulmans qui rejettent l’État islamique. Mais Wood et Haykel sont-ils trop naïfs pour comprendre qu’en faisant de telles attributions à l’Islam, ils provoquent la méfiance envers tous les musulmans ? Bien sûr, leurs attributions sont incorrectes sur le plan des faits et confuses sur le plan conceptuel, comme nous le verrons plus loin. Mais leurs erreurs sont particulièrement flagrantes dans le climat actuel de bigoterie antimusulmane. À la lumière des récents crimes haineux dirigés contre les communautés musulmanes américaine et européenne, l’article de Wood équivaut à crier “au feu !” dans un théâtre bondé et mérite donc une réfutation complète, si ce n’est plus. Vous trouverez ci-dessous vingt et un points qui non seulement critiquent l’essai de Wood et l’idéologie du groupuscule État islamique, mais qui font aussi le point sur le discours plus large entourant les musulmans, la guerre contre le terrorisme, et le croisement de la politique gouvernementale et de l’enseignement de l’Islam dans les universités occidentales.

1. La banalité

Le scénario maccarthyste devrait déjà être familier à l’esprit de tout le monde. Le groupe A soutient que les fous musulmans, en l’occurrence l’État islamique,  agissent conformément aux principes de l’Islam, c’est-à-dire qu’ils sont “très islamiques”. Le groupe B, en l’occurrence les musulmans et les spécialistes non musulmans, nient ceci en rassemblant toutes sortes de preuves théologiques, historiques et sociologiques. Le groupe A, sans sourciller, accuse le groupe B de faire l’apologie de l’extrémisme et exige que le groupe B dénonce les fous (en ignorant les nombreuses dénonciations que le groupe B a déjà faites dans le passé).

 

2. La chasse aux sorcières

Il s’agit d’un va-et-vient répété ad nauseam depuis le 11 septembre 2001 et, tout comme le maccarthysme du passé, son but premier est de restreindre la dissidence et de faire taire les critiques politiques des autorités gouvernementales. Peu de gens se rendent compte que la composante stratégique intégrale de la “guerre mondiale contre le terrorisme” et de l’invasion et de l’occupation de pays comme l’Irak et l’Afghanistan par les puissances occidentales comprend une chasse aux sorcières islamophobe en Occident même, qui stigmatise et poursuit les opposants à cette politique étrangère interventionniste et renforce le soutien de l’opinion publique en faveur d’une guerre accrue contre “l’ennemi islamiste”. C’était la raison d’être du maccarthysme pendant la guerre froide, les musulmans ont simplement remplacé les méchants communistes dans l’esprit occidental depuis 2001 (ceci a commencé dans les années 1980, voir cet excellent reportage : https://youtu.be/oIFrMvmv8Lk).

3. Le profilage

Alors même que le président Obama déclare solennellement que le groupe État islamique et le terrorisme n’ont rien à voir avec l’islam et la communauté musulmane dans son ensemble, son administration supervise toujours un sommet sur la “lutte contre l’extrémisme violent” qui se concentre principalement sur la communauté musulmane américaine. Malgré le fait que seule une infime fraction de la violence extrémiste aux États-Unis est perpétrée par des musulmans, l’administration Obama et d’autres agences fédérales et locales ont clairement indiqué que c’est principalement le musulman américain moyen qui est l’objet de leur espionnage, surveillance, etc. Et pour certains, ce n’est toujours pas suffisant.

4. La diversion

En parlant du président Obama, rappelez-vous qu’il y a quelques semaines à peine, il a suscité la controverse en établissant des parallèles entre l’État islamique et la violence chrétienne historique en citant l’exemple des Croisades. Comme il est commode pour le Président de mettre l’accent sur la violence chrétienne des époques précédentes tout en ignorant les exemples les plus récents et les plus marquants de violence, de mort et de destruction causés, entre autres, par son programme de drone au Pakistan, au Yémen ou en Somalie. En se concentrant sur les crimes des autres et la menace de l’extérieur, l’administration est capable de maintenir une façade d’innocence face à toutes les injustices qui secouent la nation, par exemple, la population carcérale croissante, une police de plus en plus brutale et militarisée, la mort lente de la classe moyenne américaine, l’écart grandissant de richesse face au non-respect des lois par les financiers de Wall Street, l’influence croissante de l’argent aux élections et politiques publiques, et une foule d’autres injustices qui minent notre pays. Mais ne faites pas attention les gens. Regardez là-bas les dangereux islamistes !

5. Le racisme

À un moment donné de l’histoire américaine, notre société a décidé qu’il était inconvenant, haineux et carrément faux d’attribuer les mauvaises actions de quelques-uns à une race ou à un segment démographique minoritaire entier. Bien que certains n’aient pas encore reçu le message, il est ridicule d’essayer de comprendre, par exemple, les taux disproportionnellement élevés d’incarcération des Noirs en soutenant que la culture noire est de nature violente et que, même si “presque tous” les Noirs dénoncent les activités criminelles, il n’en demeure pas moins que les agressions, la violence des gangs, le trafic de drogue etc. sont néanmoins “très noirs”. Personne dans les milieux universitaires, les médias ou ailleurs ne ferait de telles généralisations/essentialisations sur les Noirs vis-à-vis de leur couleur de peau ou sur les Juifs vis-à-vis du Judaïsme (en attribuant les crimes de Tsahal à la judaïté), mais, dans le cas des musulmans vis-à-vis de l’Islam, il en est ainsi, la chasse est apparemment toujours ouverte. (Il n’y a qu’à regarder dans les médias, à chaque crime commis par un présumé musulman on le renvoie à son islamité ou à son arabité, ce qui n’est jamais le cas lorsqu’on parle de criminels ou terroristes blancs, hispaniques ou autres).

6. La peur

Pour en revenir à The Atlantic, il est difficile de dire en quoi l’argument de Wood diffère substantiellement de ceux de véritables bigots anti-musulmans comme Pamela Geller ou Steve Emerson (ou Zemmour et compagnie chez nous), qui profitent largement de leurs grossières campagnes de peur. Bien sûr, Wood est assez malin pour présenter ses conclusions sous le couvert d’un reportage objectif, citant abondamment les propos d’un seul spécialiste de Princeton et interviewant une poignée de potentiels militants hauts en couleur “sur le terrain”, c’est-à-dire dans les cafés de Londres et Melbourne. Mais malgré tout le sérieux que Wood tente de rassembler, malgré les références à Orwell et Hitler, la conclusion finale reste essentiellement “l’Islam est le problème”. Faut-il s’étonner que les plus grands haineux de l’Islam et des musulmans du monde se soient épris d’amour pour Wood et son “savoir-faire sans égal” ?

7. L’ensemencement

Wood insiste sur le fait que la théologie apocalyptique du groupe État islamique est essentielle pour comprendre les origines et le comportement du groupe militant. Mais les croyances ne naissent pas du néant. Ne serait-il pas plus pertinent de considérer les conditions infernales que les États-Unis, le Royaume-Uni et d’autres puissances occidentales ont créée au Moyen-Orient au cours des trente dernières années, par le biais de la première guerre du Golfe, des années de sanctions économiques contre l’Irak, de l’invasion de 2003 et de l’occupation militaire en résultant ? N’est-il pas  pertinent de préciser que de nombreux militants de l’État islamique aient été prisonniers dans des centres de détention américains, comme Abu Ghraib, subissant toutes sortes d’humiliations terribles, de tortures abjectes et d’abus sexuels odieux de la part de leurs “libérateurs occidentaux” ? N’est-il pas au moins quelque peu pertinent de préciser que de nombreux militants de l’État islamique aient vu leurs communautés décimées, leurs familles violées et massacrées, et leurs nouveau-nés défigurés par des malformations congénitales cauchemardesques causées par l’utilisation d’armes à l’uranium appauvri contre des civils par les militaires américains ? 

8. La moisson

Pour résumer, faut-il s’étonner que, si nous précipitons une véritable apocalypse sur un peuple, il puisse se mettre à adopter des vues apocalyptiques ? Une question simple : pourquoi un groupe comme l’État islamique est-il arrivé au pouvoir dans des pays qui ont été soumis à des conflits politiques continus, à la guerre civile et à des effusions de sang terribles? Toutes choses égales par ailleurs sur le plan théologique, si les États-Unis n’avaient pas pilonné cette région pendant des décennies, l’État islamique aurait-il jamais vu le jour ? Normalement, il n’y aurait rien de fondamentalement répréhensible à ce que Wood se concentre sur les croyances religieuses de l’État islamique au lieu de ces considérations historiques et sociologiques. Mais, dans ce cas et compte tenu du climat politique, l’omission de Wood ne sert que les intérêts du pouvoir et disculpe les responsables américains aux dépens de leurs victimes, à savoir les musulmans.

9. Le détournement

Dans le même ordre d’idées, il n’est pas surprenant que les mêmes experts et analystes politiques de Washington qui ont applaudi à l’invasion de l’Irak en 2003 préféreraient maintenant, en 2015, que nous pensions que la montée de l’État islamique a tout à voir avec des interprétations religieuses archaïques et rien à voir avec l’intervention étrangère incompétente et  immorale qu’ils soutiennent et qui a préparé le terrain pour l’implantation de l’extrémisme de l’État islamique.

10. Rencontre dans des cafés

Wood n’a pas le temps de ce préoccuper de ce contexte plus vaste. Ce qui l’intéresse, c’est de discuter de théologie avec des militants “djihadistes” autour d’un café. N’est-il pas remarquable que Wood n’ait pas pu trouver de partisans de l’État islamique aux États-Unis, mais ait dû voyager à travers le monde pour les rencontrer au Royaume-Uni et en Australie ? N’est-il pas remarquable que, pour quelqu’un qui s’intéresse tant à la théologie, Wood n’ait pas pris la peine de rencontrer un seul théologien musulman de renom ? N’est-il pas remarquable que Wood ait mené ses entrevues dans des cafés et non dans des mosquées ? Peut-être est-ce parce que des clowns autodidactes et marginaux comme Anjem Choudary et Musa Cerantonio (des partisans de l’État islamique) n’officient pas dans des mosquées ou dans aucune institution musulmane et ne possèdent aucune autorité dans la communauté musulmane. Ce n’est pas ce que Fox News (équivalent de BFM/CNews en France) veut vous faire croire, car il fait passer ces agents provocateurs dans les médias nationaux au lieu de les laisser s’asphyxier dans l’anonymat.

11. Étudiant de deuxième année

Wood admet finalement, “[les partisans de l’État islamique] m’ont fait la leçon de façon volubile et, si l’on accepte leurs prémisses, de façon convaincante. Qualifier leurs actions de contraires à l’Islam me semble les inviter à un débat qu’ils gagneraient.” Wood n’a peut-être pas l’humilité de reconnaître qu’il ne dit pas grand-chose sur le fait qu’il ne peut pas, personnellement, gagner un débat avec les partisans de l’État islamique sur le caractère islamique des actions de ce groupuscule. Wood devrait peut-être laisser de tels débats aux gens informés. L’un des nombreux oulémas ayant réfuté le groupe État islamique ferait mieux l’affaire, non ?

12. L’universitaire

Wood cite l’universitaire de Princeton, Bernard Haykel : “Les gens veulent absoudre l’islam avec ce mantra “L’Islam est une religion de paix”. Comme si l’islam en tant que tel existait ! L’Islam est ce qu’en font les musulmans et comment ils interprètent leurs textes.” Wood aurait pu faire gagner beaucoup de temps à tout le monde en commençant son essai par ceci. Si l’islam n’est rien de plus que ce que font certains musulmans et les particularités de leur interprétation des textes religieux, alors, selon cette définition, il est trivialement vrai que l’État islamique est islamique. Si la reine d’Angleterre devenait musulmane et interprétait le Coran comme lui disant d’enregistrer un album de rap, considérerions-nous alors la sortie de “Royal Hustling LP” comme un acte islamique ?

13. L’appât et l’échange

Pour empirer les choses, il y a une incohérence conceptuelle centrale dans l’essai qui mine l’ensemble de la thèse de Wood. Le problème, c’est que Wood et Haykel hésitent sur le mot “islamique”. Wood utilise le terme “islamique” dans un sens explicatif en qualifiant l’État islamique d'”islamique”, Wood signifie que l’étude de l’islam et de sa “généalogie intellectuelle” expliquera les origines et le comportement du groupe État islamique d’une manière qui pourra guider les décisions politiques et la stratégie militaire. C’est parce que, selon lui, la théologie de ce groupe, dans un certain sens, procède du paradigme islamique plus large, de sorte qu’en comprenant ce dernier, on peut mieux comprendre le premier. Haykel, en revanche, utilise le terme “islamique” dans un sens descriptif. Pour Haykel, le fait que l’État islamique soit “islamique” n’est rien d’autre que : “Ce sont des musulmans et ils ont une interprétation des textes islamiques.” Mais cette notion de l’islam, dont la finesse descriptive s’estompe, ne dit rien sur la question de savoir si la théologie de l’État islamique procède d’un paradigme islamique plus large ou s’y rattache même. En fait, Haykel nie explicitement l’existence même d’un tel paradigme plus large. Ainsi, la dimension explicative sur laquelle se fonde tout l’essai de Wood disparaît. En s’interrogeant sur ces deux sens du mot “islamique”, Wood tente d’obtenir une légitimité académique d’Haykel tout en positionnant son essai comme politiquement et stratégiquement significatif : pour faire bref, il veut le beurre et l’argent du beurre.

14. Le bouc

D’ailleurs, quel tableau coloré Wood peint de Haykel, avec son “accent étranger implacable”, son “bouc méphistophélique“, debout devant une multitude de tomes arabes, regardant l’abîme avec toute la solennité d’un homme qui en sait beaucoup trop. Par coïncidence, Haykel n’est pas le premier “Bernard” à sortir de Princeton avec les doigts sur le pouls du fanatisme musulman. Après que Bernard Lewis ait fait l’excellent travail que l’on sait (ironie) en conseillant Bush durant la guerre en Irak, peut-être que Haykel souhaite obtenir assez de faveurs pour gagner un rôle consultatif dans la prochaine grande excursion américaine.

15. La voie sacrée

Le débat actuel sur le caractère islamique de l’État islamique repose sur une confusion fondamentale quant à la nature du droit islamique. La loi islamique n’est pas inscrite dans un texte particulier ou dans les opinions d’un savant médiéval particulier. En fait, plutôt que de qualifier la loi sacrée de textuelle – semblable à la loi codifiée sur le parchemin vieilli ou aux commandements sur les tablettes de pierre envoyées d’en haut – il est beaucoup plus juste de la comprendre comme une méthodologie qui synthétise une variété d’indicateurs textuels et non-textuels. Alors qu’un texte stagne, une méthodologie est dynamique. En mettant l’accent sur le droit islamique en tant que méthodologie, plusieurs choses sont accomplies :

16. Le littéral

Tout d’abord, nous devrions éviter la dichotomie cliché entre “littéraliste opposé à non-littéraliste” utilisée pour caractériser de manière réductrice et inexacte les méchants “extrémistes” et les gentils “modérés”. Pour comprendre à quel point cette distinction est inutile, considérez ceci. Qu’est-ce que cela signifie d’être un “littéraliste” au sujet du 1er amendement de la Constitution américaine ? L’Amérique devrait-elle maintenir son “littéralisme” au sujet du 2e Amendement étant donné que les États-Unis ont l’un des taux de violence armée les plus élevés de tous les pays développés ? Ou bien, la Corée du Nord est-elle “littéraliste” ou “figurative” dans son interprétation de la Déclaration des droits de l’homme de l’ONU, et quelle interprétation est la plus en accord avec Les Lumières ?

17. Le médiéval

Deuxièmement, nous évitons aussi également la confusion entre “médiéval et moderne”. En tant que méthodologie, le droit islamique est intrinsèquement (et, dans certains cas, nécessairement) sensible à une variété de variables locales et mondiales contemporaines. Certaines opinions juridiques (fatwas), par exemple, sont invalidées si les conditions actuelles diffèrent du contexte culturel dans lequel les opinions ont été émises à l’origine. De cette façon, le droit islamique en tant que méthodologie est inexorablement contemporain. (Bien sûr, tous les systèmes juridiques sont inexorablement contemporains en ce sens qu’ils doivent suivre l’évolution de la société et s’adapter aux nouveaux scénarios juridiques qui se présentent continuellement. Ce n’est pas différent pour la loi islamique.)

18. L’incohérence

Troisièmement, si la loi islamique est une méthodologie, avec des principes bien définis et une logique interne cohérente, alors nous pouvons voir clairement ce qui est objectivement islamique et ce qui ne l’est pas. Pour Wood et Haykel, tout ce qu’il faut pour qu’un groupe musulman soit “très islamique”, c’est qu’il utilise le langage du Coran et des hadiths pour formuler son interprétation de l’Islam. Mais considérez cette analogie. Des pays comme l’Arabie saoudite, le Libéria, les Émirats Arabes Unis, la Chine, la Syrie, l’Iran et tout un tas d’autres régimes dictatoriaux dans le monde ont signé et ratifié de nombreux traités internationaux relatifs aux droits humains. Leurs dirigeants politiques font également preuve de verbosité sur l’importance de la liberté et de la démocratie avec une ferveur qui ferait rougir Thomas Jefferson lui-même. Mais l’utilisation d’un tel langage démocratique libéral rend-il ces régimes politiques, en réalité, libéraux ou démocratiques ? Bien sûr que non, personne ne serait d’accord avec une telle affirmation, mais en utilisant le raisonnement de Haykel et de ses amis universitaires, qui peut dire le contraire ? Le préjugé sous-jacent est que les religions, comme l’islam, n’ont pas d’existence objective au-delà des croyances et des actions de leurs adhérents, alors que les systèmes normatifs occidentaux, comme le libéralisme laïque, ont un contenu objectif qui ne peut être interprété sans limite. C’est ce deux poids, deux mesures sans la moindre gène qui permet aux universitaires islamophobes de rester faussement évasifs sur le caractère non islamique du groupe État islamique.

19. La méthodologie

Enfin, en quoi le groupe État islamique n’est-il pas islamique ? Eh bien, ce qui caractérise l’approche de ce groupe à l’égard du droit islamique est un manque flagrant de méthodologie, ce groupe ne fait que sélectionner des textes à droite et à gauche. Ils citent largement les textes musulmans classiques pour trouver ce qui correspond le mieux à leur programme. Mais cette manière de faire un assemblage idéologique est exactement l’inverse de la méthodologie juridique légitime. L’élaboration correcte des opinions juridiques islamiques, telles qu’elles sont pratiquées depuis des siècles par les juristes musulmans, part des principes méthodologiques généraux (usul al-fiqh/ fondements de la jurisprudence), prend en compte les indicateurs scripturaires et extra-scripturaires pertinents, puis parvient à des décisions spécifiques. Le groupe État islamique, bien sûr, se fiche des usul al-fiqh, n’a pas de méthodologie cohérente et, par conséquent, aucun lien avec la loi islamique. Et c’est précisément ce que les érudits musulmans du monde entier ont dit en dénonçant et en démystifiant les prétentions de ce groupe à réellement appliquer la charia. Un observateur extérieur (peu connaisseur des sciences islamiques), comme Wood, peut être impressionné par toutes les citations que les propagandistes de l’État islamique ont dans leurs manches, mais n’importe qui ayant une compréhension de base du fonctionnement de la loi islamique comprendrait que c’est du vent.

20. L’objectif

Enfin, avant que quelqu’un ne nous accuse « d’être à côté de la plaque » de l’exposé de Wood, clarifions quelque chose. Comme le professeur Haykel l’a laissé entendre, et nous sommes d’accord, le droit islamique en tant que système juridique complet ne s’alignera pas parfaitement sur toutes les exigences de la laïcité libérale. Et pourquoi devrait-il en être ainsi ? L’islam est peut-être peu libéral à certains égards, mais il en va de même pour le confucianisme classique, le jaïnisme historique, le catholicisme traditionnel, le judaïsme orthodoxe, le christianisme orthodoxe oriental, le code tribal des Peul subsahariens et d’innombrables autres systèmes moraux et juridiques qui ne partagent pas les idiosyncrasies d’une vision philosophie développée par quelques intellectuels britanniques et français au cours des 17e et 18e siècles. Cela ne signifie pas que les musulmans, les catholiques ou les juifs orthodoxes ne peuvent pas vivre en paix dans les démocraties libérales laïques. Malgré tout, certains considèrent comme acquis que le fait d’être même légèrement anti-libéral, c’est être barbare. Cela, bien sûr, sent l’ethnocentrisme et la déshumanisation de l’ «autre», choses que l’on ne s’attendrait pas à voir chez les partisans du libéralisme, et pourtant. Néanmoins, les gens devraient comprendre qu’il existe une distance vaste et catégorique entre le fait que l’Islam soit anti-libéral à certains égards et le fait que le groupuscule État islamique commette des atrocités, et qu’aucune gymnastique herméneutique ne peut combler ce fossé. (De la même manière, ce n’est pas parce que le catholicisme/judaïsme/confucianisme sont anti-libéralisme que l’on peut mettre sur le dos de ces religions le fait que certains de leurs adeptes commettent des actes de barbaries et d’injustices).

21. Le mot de la fin

Même si les commentateurs veulent dépeindre le groupe État islamique comme authentiquement islamique, les faits racontent une autre histoire. Au lieu d’être perspicace, The Atlantic (et beaucoup de médias occidentaux en général) colporte toujours les mêmes stéréotypes du “sauvage musulman” et de la loi islamique tout en prétendant faire du journalisme sérieux.

Si vous voulez apprendre l’Islam, approchez des instituts d’enseignements islamiques, pas des musulmans lambdas dans des cafés.

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