Sexualité et sécularisation

Ross Douthat est considéré, aux États-Unis, comme l’un des grands “intellectuels” de tendance chrétienne parmi les jeunes, il a quarante ans, et il a récemment sorti un ouvrage sur comment l’Occident en fait a cessé d’être décadent : il s’est tellement empêtré dans la décadence qu’il ne sait même plus aller plus loin, ce que l’auteur analyserait à travers la suspension d’innovations technologiques majeures ou encore la dégringolade démographique ; c’est ce que j’ai pu lire ici et là, à travers notamment des revues de presse, n’ayant pas (encore) accès au livre, mais j’aimerais revenir sur un bouquin précédent, son plus lu jusque maintenant, “Bad Religion: How We Became a Nation of Heretics”, soit “Mauvaise religion : comment nous sommes devenus des hérétiques”, où il tente de détailler la déchristianisation des États-Unis, et donne une place importante à la “révolution sexuelle” des années soixante qui en fait était une forme de sécularisation.

Tout d’abord, il faut préciser que le christianisme, après la seconde guerre mondial, connaissait littéralement un âge d’or : en effet non seulement au niveau populaire (le nombre et la fréquentation des églises se multipliaient), mais aussi au nouveau de l’élite, en ce que l’élite anglophone, désillusionné de deux guerres mondiales amenées par la modernité, se tourna vers la religion, et les plus grands écrivains et penseurs étaient non seulement souvent des chrétiens, mais plus encore des conversions de l’athéisme-agnosticisme : citons C.S. Lewis (“Le monde de Narnia”), Auden et Eliot (les plus grands poètes de langue anglaise d’après-guerre). Le “Zemmour des Etats-Unis”, la figure intellectuelle publique la plus médiatique était Niebuhr, un théologien protestant, et on peut décupler les exemples.

Qu’est ce qui a changé ? La révolution sexuelle des années soixante : le plus grand des sociologues russes, Sorokin, prévenait déjà la décennie précédente que la révolution sexuelle serait plus dangereuse pour la “civilisation américaine” que le rival soviétique, et Douthat va dans ce sens. En séparant la sexualité de la procréation en fait du mariage, on a pas seulement rendu obsolète l’éthique chrétienne – à quoi bon se “sacrifier” dans le mariage et la procréation (popularisation de la pilule) si on peut chercher son plaisir individuel sans charge – mais en fait on a introduit un processus de sécularisation : si la religion n’a plus rien à dire sur la sexualité et sur le mariage, elle n’a vraiment plus rien à dire, et l’idée même d’une éthique qui serait religieuse s’est écroulée.

Les chiffres sont alors explicites : en 1969, 21% des Américains permettaient la sexualité hors mariage, alors qu’en 1973 – soit seulement quatre années après – ce chiffre atteint 43%. Quand on tombe de haut la chute a tendance à s’accélérer.

L’expérience américaine est un bon résultat de laboratoire sur comment un début de sécularisation dans une société supposée religieuse peut amener le déclin rapide de la religion, et c’est la raison pour laquelle ceux qui appellent à la réforme de l’Islam, qui en fait appellent à la sécularisation, en réalité déclarent une guerre à l’Islam.

Arslan Akhtar

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