Textes politique de l’Islam

Quelques leçons du livre d’Aissam Ait Yahia sur le traité politique d’Ibn Taymiyya.

Je ne citerai pas spécialement l’oeuvre d’Ibn Taymiyya, je vous invite à lire le livre qui est disponible ici, mais plutôt les points apportés par AAY.

Qu’entend-on par siyassa ? Ibn Khaldoun donne une définition concise : “la siyassa est l’art de gouverner conformément aux exigences de la morale et de la sagesse, afin d’inspirer aux masses un comportement favorable à la conservation et à la durée de l’espèce”.
Malgré les divergences, retenons l’une des principales définitions : la siyassa est synonyme de justice discrétionnaire. C’est à dire que certains actes non explicités par la chari’a peuvent valoir une peine sur décision de l’émir. Par exemple : voler quelque chose de très faible valeur. Si la chari’a ne prévoit pas de peine, le pouvoir peut toutefois décider de châtier de telles personnes en donnant une sanction inférieure à la peine du vrai vol. La siyassa d’Ibn Taymiyya est ainsi une série de conseils pour corriger les dirigeants et la société par leur intermédiaire, mettre fin à la corruption. C’est une oeuvre avant tout pragmatique. Ibn Taymiyya l’a rédigé à un émir qui lui avait demandé.

Nous avons malheureusement assisté à une dérive tout au long de l’histoire musulmane : la formation d’un droit séculier outrepassant les limites de la chari’a. Les dirigeants du monde musulman ont mis en place des peines qui dépassent celles de la chari’a pour châtier leurs opposants, ils ont délaissé la chari’a pour flatter leurs alliés. Ils ont profité d’une permission pour la dévoyer et se poser en législateur suprême à la place d’Allah.
Ainsi le droit islamique a peu à peu perdu son importance face au pouvoir des sultans jugeant à leur guise.

Si du temps des Mamelouks, les oulémas et les cadis avaient encore un minimum d’autonomie et d’intégrité principalement grâce à leur indépendance financière et judiciaire. C’est avec les Ottomans que ceci prit fin, les oulémas devenant esclaves du pouvoir avec la fonctionnarisation de leur position. L’auteur cite des exemples illustrant cela. Sous les Malelouks, le cadi de la capitale a vendu des émirs sur la place publique pour leur rappeler leur position d’esclaves. Sous les Ottomans, les Sultans ont fait humilier et exécuter sur place publique les oulémas refusant de leur faire des fatwas sur mesure.
Cette fonctionnarisation de la fonction du ‘alim et du cadi a atteint son paroxysme avec la colonisation et la décolonisation. Aujourd’hui, dans l’immense majorité du monde musulman, les imams, les juges, les oulémas sont des fonctionnaires. Ils n’ont aucune indépendance financière, toute critique du pouvoir peut leur faire perdre leur poste et donc les faire tomber dans la pauvreté, si ce n’est la prison.

L’une des limites de la siyassa d’Ibn Taymiyya est justement son côté très pragmatique. A aucun moment le cheikh n’aborde les questions de transmission du pouvoir qui sont pourtant la tare ultime de l’histoire du monde musulman. La stabilité du pouvoir étant totalement inexistante : coups d’État, révoltes, assassinats étant légion. L’orthodoxie sunnite a malheureusement théorisé en faisant passer pour un consensus les principes de “moindre mal” et de “soumission à l’autorité musulmane” après les massacres d’Al Hajjaj and co. Ainsi n’importe quel tyran pervers qui se fiche complètement du din, mais qui se prétend musulman et applique le strict minimum doit être accepté. On se retrouve avec une situation intenable, car le peuple ne peut accepter qu’un certain seuil de tyrannie. Au bout d’un moment la cocotte minute explose.
L’auteur ne remet pas en cause le concept de moindre mal. A court terme, nous pouvons être contraint de faire le moins mauvais des choix. Il critique plutôt le “moindremalisme” comme doctrine. Si nous devons toujours nous contenter du moindre mal, il est logique qu’à long terme on fasse de plus en plus de concessions dans notre religion.
Cette théorisation de l’apathie face aux gouverneurs a permis l’essor du soufisme dans le monde musulman. Les oulémas sunnites orthodoxes étant vus comme des associés de la tyrannie en acceptant des postes officiels et en participant au système. L’auteur cite ici de nombreux oulémas à travers l’histoire du monde musulman pour démontrer que l’acceptation de l’injustice et du moindre mal est pourtant loin, très loin d’être une unanimité. Ibn Taymiyya a lui-même organisé des manifestations dans le but de faire plier le pouvoir sur certains sujets.

L’objectif de l’ouvrage n’est absolument pas d’appeler ou de justifier la révolte armée et les révolutions stupides, bien au contraire. C’est, d’une part, un appel à théoriser un système politique qui puisse être valable islamiquement et viable humainement. L’auteur explore ici les voies du tirage au sort pour mettre fin à la corruption, il traite également de la séparation effective et équilibrée des pouvoirs entre dirigeants et oulémas. Les musulmans sont malheureusement trop dans l’attente d’une sorte de messie qui viendrait les sauver et corriger leur situation (coucou Erdogan, Morsi et autre Baghdadi). Et c’est d’autre part un appel à moins de compromissions. Si la révolte armée est contreproductive, rien n’empêche d’explorer d’autres voies de contestations pour délégitimer le pouvoir qui corrompt notre monde musulman.

Je terminerai avec cette anecdote qui m’a marqué par dessus toutes les autres dans ce livre :

Sufyan Ath-Thawri disait : “je préfère laisser derrière moi après ma mort dix mille dirhams (c’est énorme pour l’époque), sur lesquels Allah me jugera, que d’avoir besoin des gens. Auparavant l’argent était détestable, or aujourd’hui il constitue un bouclier pour le musulman”. Un homme regardait Sufyan alors qu’il était dans un marché avec des dinars à la main et lui dit : “ô Abu Abdallah, un homme comme toi, tient-il ceci dans la main ?” -il s’étonnait que Sufyan Ath-Thawri l’ascète et l’adorateur possède de l’argent et fréquente les marchés. Il lui répondit alors : “Tais-toi, sans lui les rois nous traiteraient tels des mouchoirs”.
Il signifie que les rois n’ont pas d’amis, ils peuvent exécuter le plus proche d’eux, le torturer et l’emprisonner. C’est-à-dire que la loyauté et ses dérivés n’existent pas chez ceux-là. Et il dit qu’ils les auraient utilisés tel un mouchoir, c’est-à-dire que quand ils auront atteint ce qu’ils veulent d’eux, ils les jetteront comme on jette un mouchoir après son utilisation.
Sufyan avait une mauvaise opinion de tous ceux qui côtoyaient les gouvernants. Il disait : ” Les émirs gâtent ceux qui les approchent, et cette bienfaisance affaiblit l’âme de celui qui la reçoit. Quand tu es tout le temps à côté d’une personne, et qu’elle te nourrit te donne de l’argent et tout ce dont tu as besoin, tu n’auras plus la force de la blâmer”.
Selon Sufyan Ath-Thawri l’argent sert à se passer des autres. Quand un homme n’est pas dans le besoin, il peut proclamer la vérité haut et fort.

Bien évidemment ceci n’est qu’un résumé et ne reflète pas la qualité de l’ouvrage que je vous invite à lire par vous-même. D’une part, vous financerez une maison d’édition indépendante et ultra-pertinente. D’autre part, vous approfondirez votre compréhension de la religion et de la politique.

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